La brûlante Agrippina de René Jacobs

Alexandrina Pendatchanska

Haendel – Agrippina – René Jacobs (Harmonia Mundi)

René Jacobs transforme tout ce qu’il touche en or et ce n’est pas cet enregistrement qui va faire exception. Disons-le d’emblée : vous pouvez ranger cette Agrippina tout en haut de la discographie haendelienne, au-dessus même de l’Ariodante de Minkowski ou de l’Alcina de Hickox.

Après avoir donné à deux reprises l’opéra à Paris au début des années 2000 (avec la formidable Antonacci dans le rôle titre), René Jacobs l’a à nouveau présenté à Berlin début 2010, avec la distribution ici présente (si ce n’est Anna Prohaska remplacée par Sunhae Im en Poppea). Si, à l’annonce de l’enregistrement, on a pu avoir quelques regrets à l’annonce d’une distribution apparemment moins prestigieuse que celle du TCE de l’époque, c’est peu dire que ces craintes ont été balayées au bout de quelques minutes d’écoute.

Encore une fois, la « méthode Jacobs » produit des miracles. Un travail préalable de reconstitution musicologique de l’œuvre précis et documenté (très intéressant article du livret), une équipe homogène et surmotivée à laquelle Jacobs demande tout, une attention tout particulière aux récitatifs et aux reprises des arias da capo, une inventivité et un humour sans faille et surtout, ce sens du théâtre et de l’à propos musical et qui fait se dire à chaque instant : René Jacobs est un génie.

En outre, si Jacobs a l’habitude de s’entourer d’excellents orchestres (Concerto Köln, Freiburger Barockorcheter), il a ici à sa disposition celui qui est peut être le plus extraordinaire de tous : l’Akademie für Alte Musik. Sidérant du début jusqu’à la fin, l’ensemble berlinois est pour beaucoup dans la réussite de cette Agrippina : quelles couleurs et quelle virtuosité (le 1er hautbois semble irréel) ! Jamais passif, l’orchestre est ici l’un des protagonistes de l’action au même titre que les chanteurs, allant même jusqu’à orner lui même certaines reprises.

La collaboration entre René Jacobs et Alexandrina Pendatchanska, initiée il y a presque dix ans, atteint ici son sommet. Avec des moyens exceptionnels mais une voix un peu instable que Jacobs a su dompter au fil des années, la bulgare impressionne. Et « La Penda » s’éclate ici : rires sarcastiques dans les récitatifs, variations délirantes dans les airs avec, du début à la fin une classe et une autorité qu’aucune des titulaires précédentes du rôle – Antonacci exceptée – n’avait. Écoutez « L’alma mia … » d’entrée ou « Non ho cor » à la fin du 1er acte, à vous glacer le sang !

Bejun Mehta

Au sommet également, Bejun Mehta, dont on retrouve les mêmes qualités que dans son récent récital Haendel, et cette expressivité si rare chez un contre ténor. Il faut entendre son récitatif  « Ottone, qual portentoso » au 2e acte ou dans le duo Poppea/Ottone du 3e acte. On ne peut que saluer la performance de Sunhae Im, arrivée à la dernière minute sur le projet. Si la soprano coréenne fait face aux nombreuses difficultés du rôle de Poppea –  et ce diable de René Jacobs qui lui impose un « Se giunge un dispetto »  pris à un tempo d’enfer ! -, il lui manque une once de sensualité pour rendre pleinement justice au rôle.  Avec une voix juvénile idéale pour Nerone, Jennifer Rivera est toutefois légèrement en retrait, elle se fera même presque voler la vedette par l’Akademie für Alte Muzik dans son « Come nube » final … mais comment lutter! Distribution masculine impeccable (et enfin de qualité dans un enregistrement de cet opéra), en particulier Marcos Fink.

Quand l’intégrité – respect de l’oeuvre, refus du star-system dans la distribution – est à ce point couronnée par la réussite, on ne peut qu’applaudir. Et espérer maintenant une Alcina de Haendel et encore d’autres Mozart (l’Enlèvement, Lucio Silla, Mitridate)avant que René Jacobs ne parte trop vite vers le 19e siècle (Rossini, Weber semblent être parmi ses projets). En attendant, rendez-vous avec Haendel à la Monnaie de Bruxelles en 2012 pour un Orlando à la distribution plus qu’alléchante : Mehta, Im, Karthäuser, etc.

La brûlante Agrippina de René Jacobs
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