Agrippina(s) à Paris, pour le meilleur comme pour le pire

Haendel – Agrippina – Paris, Salle Pleyel, 14/05/2013

Haendel – Agrippina – Théâtre des Champs Elysées, 15/05/2013

Non vous ne rêvez pas, le très gâté public parisien a pu assister en deux jours consécutifs  à deux représentations, par des équipes très différentes, de l’opéra Agrippina de Haendel. Quel chef d’oeuvre que ce quasi coup d’essai lyrique de Haendel, composé en 1709 pour Venise. Jamais il ne mettra en musique un livret d’une telle qualité : le texte (probablement) signé du cardinal et diplomate Vicenzo Grimani, est un véritable tourbillon, entre rebondissements dramatiques, situation cocasses et dialogues cinglants teintés d’ironie. A-t-on souvent l’occasion d’entendre un public rire à une représentation d’un opéra baroque comme c’était le cas lors de ces deux soirées ? Musicalement, les bonheurs ont été très divergents, c’est le moins que l’on puisse dire …

AlexPenda
Alex Penda

Le 14 mai, René Jacobs réunissait l’équipe qui a magistralement enregistré l’œuvre avec lui au disque pour Harmonia Mundi, et a participé aux représentations scéniques au Staatsoper de Berlin à deux reprises (Anna Prohaska étant sa première Poppea). On ne détaillera pas les immenses qualités du CD, retrouvées intactes à Pleyel, notamment une reconstitution ultra minutieuse de l’oeuvre, un orchestre incroyable de précision et une distribution totalement engagée.  La mise en espace, héritée des spectacles berlinois, permet au spectateur de pleinement profiter du spectacle, même si l’on regrettera que les chanteurs aient trop souvent chanté derrière l’orchestre. De l’Akademie für Alte Musik, on se bornera à dire qu’il est aujourd’hui tout bonnement impossible de mieux jouer Haendel. De Jacobs, on continuera de saluer une ligne directrice droite et inflexible (et payante!) : travail de longue haleine avec des chanteurs qu’il suit depuis de longues années, grande attention portée au texte et au rythme. La distribution est, comme pour le disque, parfaite, malgré pour certains quelques petits problèmes de projection. Mais pourquoi pinailler quand l’ensemble est de cette classe. En tête, Alex Penda, un rôle en or pour elle, Sunhae Im, comme toujours très investie et consciencieuse dans l’exécution (un peu trop ?). Si limites il y a, il n’y a qu’à voir le carnage vocal du lendemain pour se réconforter du niveau atteint ce soir. Cerise sur le gâteau, Bejun Mehta est quant à lui tout bonnement incroyable.

Ann Hallenberg
Ann Hallenberg

Le lendemain au TCE, c’est en revanche la déroute totale. Certes, la courageuse équipe réunie par le chef espagnol Eduardo López Banzo bénéficiait sans doute d’une préparation et de moyens moindres. Une seule représentation avait été donnée quelques jours auparavant à Madrid, celle prévue à Bruxelles l’avant veille ayant été annulée pour cause de grève des bagagistes en Belgique. Mais pouvait-on s’attendre à une telle déconfiture ? Dès les premières notes de l’ouverture, on nourrit les plus grosses craintes : pâte sonore pauvre, exécution hasardeuse des musiciens de l’Al Ayre Español, direction qui part dans tous les sens, la suite n’ira qu’en s’empirant. Contrairement à la veille, le théâtre est complètement absent, certains lisent leurs partitions, indifférents à ce qui se passe autour d’eux (Vivica Genaux notamment). On a dès le départ l’impression de passer totalement à côté de l’oeuvre, d’autant plus que les coupures sont beaucoup trop nombreuses – l’oeuvre dure 3h30 pour Jacobs, un heure de moins pour Lopez Banzo. Les seconds rôles sont catastrophiques, les premiers ne valent pas vraiment mieux : ainsi Maria Espada, dépassée par le rôle de Poppea, se voit couper les difficiles vocalises de l’air final « Se giunge » du premier acte. Vivica Genaux comme à son habitude tente d’impressionner la galerie en déroulant des notes à une rapidité absurde. Bien isolée, Ann Hallenberg, fait ce qu’elle peut et serait une merveilleuse Agrippina dans un autre contexte (pourquoi faut-il que cette chanteuse soit systématiquement dirigée par les chefs les moins intéressants ?). On avouera, que, encore scotché par les merveilles de Pleyel de la veille, on a abandonné cette triste Agrippina en cours de route.

Agrippina(s) à Paris, pour le meilleur comme pour le pire
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