Consternante Aïda à l’Opéra Bastille

Verdi – Aïda – Paris, Opéra Bastille, 10/10/2013

Marcelo Alvarez – Photo : L’oeil et l’oreille (blog A.Tubeuf)

Après une générale pour le moins mouvementée, la première d’Aïda hier soir à l’Opéra Bastille s’est terminée comme prévu sous les huées, devant un Olivier Py hilare et fier de son coup, content d’avoir choqué le bourgeois et déclenché un scandale dont il saura se targuer pour asseoir sa réputation de rebelle. Sauf qu’il n’y a rien de dérangeant dans sa proposition et c’est plutôt la médiocrité et la paresse qu’il faut sanctionner. Car de mise en scène il n’y avait quasiment pas hier soir, tout  au mieux un déplacement de luxueux et imposants décors dorés, agrémenté de quelques effets chocs (char d’assaut, cadavres à la pelle, soldats qui se tapent sur le postérieur, etc.) ; la plupart du temps les chanteurs se retrouvaient laissés à eux-mêmes, déclamant leur partition face au public. C’est d’ailleurs typique : le propos est surchargé au 1er acte, inexistant au dernier, témoignant de séances de travail qui ont probablement surtout relevé de l’improvisation et du manque de préparation.

Py avait prévenu : cette Aïda serait politique ; l’œuvre de Verdi ayant pour lui davantage à faire avec « la constitution de la nation, le nationalisme, la violence entre États, le colonialisme » qu’avec l’Égypte, qui n’est qu’un prétexte à ce que « la censure accepte certains propos pas toujours audibles par les puissants ». Soit. Sauf qu’il ne suffit pas d’un drapeau italien et de quelques pancartes « A mort les étrangers ! » (quelle naïveté quand même) pour réécrire un livret d’opéra. Ajoutez à cela une impression de déjà vu – les dorures de son Soulier de Satin, les cadavres et les croix en feu de ses Huguenots et les treillis d’à peu près une mise en scène sur trois actuelle -, on comprendra que Py n’a pas dû passer des heures à travailler cette Aïda (on a dit travailler, pas en parler dans les journaux). Ne nous épargnant rien des clichés des productions pseudo-modernistes, il accumule pêle-mêle les kalachnikovs, les manifestations pro-colonisation, les rescapés des camps de concentration, les processions du Ku Klux Klan … tout ça dans une transposition en 1871 d’une oeuvre se déroulant dans l’Egypte antique ; le propos n’est pas des plus lisibles!  Méprisant pour l’oeuvre, au service de laquelle il ne songe jamais à se placer, méprisante pour les interprètes qui font de leur mieux au milieu de cette débauche d’effets, cette production est également méprisante pour un public présupposé ringard et réac par un Olivier Py qui surjoue le créateur contestataire. Las, Olivier Py, qui cumule les honneurs dans les institutions subventionnées et est bien au cour au sein de tout ce que Paris compte de branchés auto-proclamés, nous montre son vrai visage : celui de l’art officiel, dont il n’est qu’un représentant au final bien académique.

Oksana Dyka - Photo : L'oeil et l'oreille (blog A.Tubeuf)
Oksana Dyka – Photo : L’oeil et l’oreille (blog A.Tubeuf)

La distribution est quant à elle tout aussi problématique, et n’est pas pour rien dans l’échec cuisant de cette nouvelle Aïda. Commençons par l’exception : le Radamès de Marcelo Alvarez est superbe de bout en bout et son chant très soigné, son joli timbre et sa belle projection constituent l’unique satisfaction de la soirée. Car en Aïda et Amnéris, Oksana Dyka et Luciana D’Intino rivalisent de laideur musicale, chacune à leur manière. Dyka présente un timbre strident, une ligne instable qu’elle n’arrive à maîtriser qu’en hurlant et son Aïda sans nuance n’émeut jamais. D’Intino, comme à son habitude, présente deux voix pour le prix d’une, avec des graves ultra poitrinés, le tout enrobé dans une bouillie sonore où il est impossible de déceler la moindre mélodie.

La direction de Philippe Jordan ne nous a que modérément convaincu, même si l’orchestre de l’Opéra de Paris s’est indéniablement amélioré au courant de ces quelques années passées sous sa baguette. Cherchant l’effet, le micro-détail, il n’a toutefois aucune vision d’ensemble et aucune théâtralité. Exploit, il réussit à nous endormir pendant la célébrissime marche. Pour le fun (car il vaut mieux rire de tout cela), la scène est illustrée par Py par une danseuse en tutu faisant quelques pas sous un arc de triomphe doré que des femmes de ménages s’échinent à lustrer. Ah oui, on parle de constitution de la nation et de nationalisme.

Aussi incroyable que cela puisse paraître, Aîda n’avait pas été donnée à l’Opéra de Paris depuis 1968, le rôle titre étant alors tenu par la grande Leontyne Price. Rappelons également qu’hier soir, on fêtait les 200 ans de la naissance de Giuseppe Verdi. Pour de tels événements, le désolant spectacle présenté à l’opéra Bastille a quand même quelque chose d’inquiétant. On aimerait volontiers savoir combien a coûté cette luxueuse production (après celles de Manon, FaustCarmen) quand on pense que l’ONP n’a pas les moyens de faire venir Anna Netrebko, Jonas Kaufmann ou Anja Harteros à Paris. Cette Aïda sera donnée encore onze fois d’ici mi-novembre, avec une autre distribution en alternance, dans laquelle on retrouvera Lucrezia Garcia dans le rôle titre et Robert Dean Smith en Radamès. On leur souhaite bien du courage, de même qu’à tous ceux qui ont acheté un billet !

Consternante Aïda à l’Opéra Bastille
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