Ô bienheureuse Alceste

Gluck – Alceste – Paris, Opéra Garnier, 12/09/2013 et 15/09/2013

Yann Beuron (Admète) – Photo : Agathe Poupeney

Qu’il est difficile de se faire une opinion précise et définitive d’un spectacle en une seule représentation ! On l’aura vérifié avec cette Alceste. Lors de la première le 12 septembre, tout au long de la soirée – et même si ce sentiment allait en décroissant au fil de l’avancée de la représentation – il était impossible de ne pas ressentir une certaine déception. Sentiment totalement absent trois jours plus tard. Il y a en effet tant de lauriers à tresser à ce spectacle. En particulier une rigueur stylistique, musicalement et scéniquement, qui fait que l’on atteint dès les premières minutes un très haut niveau, pour ne jamais le quitter : distribution sans aucun point faible jusqu’au plus petit rôle, diction impeccable, travail en commun du chef et du metteur en scène, tous deux grands connaisseurs de Gluck.

Marc Minkowski, à qui on a pu ici récemment reprocher d’en faire un tout petit peu trop dans Mozart ou Haendel, apparaissait lors de la première comme éteint, manquant de puissance, comme s’il gardait des munitions pour la fin du spectacle. Le 15 septembre, il a dirigé cette Alceste de manière éblouissante de bout en bout, à la fois dans les passages les plus intimistes (quelle merveilleuse Pantomine au 1er acte) que dans les plus dramatiques.  Il est probablement impossible de trouver un meilleur chef pour Gluck, qui, en termes d’articulation, de tenue des récitatifs accompagnés, n’a plus aucun secret pour lui. Au 3e acte, galvanisé par sa présence et celle des Musiciens du Louvre-Grenoble … sur la scène de l’Opéra Garnier (on ne vous en dit pas plus), il atteint des sommets, quoique couvrant presque les chanteurs. Superbe orchestre, comme d’habitude, qui joue cette musique comme il respire, avec des effectifs très fournis (près d’une vingtaine de violons).

Sophie Koch (Alceste) & Yann Beuron (Admète) - Photo : Agathe Poupeney
Sophie Koch (Alceste) & Yann Beuron (Admète) – Photo : Agathe Poupeney

Dans le rôle titre, Sophie Koch a pour elle des moyens exceptionnels et une voix au zénith, que ne possédaient par exemple pas Véronique Gens il y a quatre ans au Festival d’Aix dans le rôle. Elle qui ne fréquente pas tous les jours ce répertoire réussit, au prix d’efforts certes, à « discipliner » sa voix et ne dépare pas avec du reste de la distribution – c’était notre crainte. Elle est superbe dans la déclamation – certains récitatifs accompagnés donnent le frisson, souvent frémissante, mais jamais totalement tragédienne. De plus, quelques baisses de régime et des graves très difficiles la mettent en péril, notamment dans « Divinités du Styx », et font que sa prestation n’est pas aussi marquante qu’on aurait pu l’espérer. Yann Beuron semble être né pour chanter Gluck et l’écouter est un délice de tous les instants : cette ligne, ces aigus faciles. On regrette vraiment que ce superbe artiste soit si peu présent sur les grandes scènes lyriques françaises. Quand on pense qu’il devait au départ chanter le second rôle d’Evandre aux côtés de l’Admète d’Alagna !

D’une Alceste par ailleurs plutôt ratée à Aix en 2010, on gardait le souvenir de l’éblouissante prestation d’un jeune choeur anglais, English Voices. Celui des Musiciens du Louvre, sans atteindre cette perfection vocale, joue parfaitement son rôle, excellent de lisibilité et de projection, même si de fâcheux décalages avec la fosse se font régulièrement sentir. Les seconds rôles sont d’un niveau exceptionnel, en premier lieu le quatuor solo des Coryphées – chacun jouant en outre un second rôle. Au sein du quatuor, Stanislas de Barbeyrac (Evandre) et Florian Sempey (Hérault d’armes, Apollon), que nous avions découverts aux 30 ans des Musiciens du Louvre-Grenoble, sont fin prêts pour incarner des rôles plus fournis au cours des prochaines années. Il se murmure même que de Barbeyrac, doublure de Yann Beuron en Admète, pourrait le remplacer pour une des représentations. Quel luxe !

Sophie Koch (Alceste) - Photo : Agathe Poupeney
Sophie Koch (Alceste) – Photo : Agathe Poupeney

Les thèmes d’Alceste, la fidélité, la mort, sont intemporels, ainsi l’a compris Olivier Py qui situe l’opéra dans un espace « volontairement pauvre » (« une chaise, un lit, un tableau noir avec un peu de craie »). Ce sont ces figures à la craie signées Pierre-André Weitz (bravo aux dessinateurs, très applaudis) prenant petit à petit forme qui ponctuent tout le long de la représentation ; très belle idée, un rien répétitive. Cette symbolisation de l’éphémère, cet univers noir et blanc sont de jolies idées de mise en scène. Mais le travail d’Olivier Py nous a gêné par moments, car, d’une certaine façon, il tue l’émotion, qui, à notre avis, ne peut être atteinte dans cette oeuvre qu’en laissant la pure déclamation vocale prendre toute sa force. Au premier acte, il se passe par exemple beaucoup trop de choses, entre dessins, effaçages, mouvements des chœurs (bruyants).

Cette Alceste, dont on attendait tant, est une exemplaire réussite donc, les réserves évoquées ne gênant absolument pas le spectacle. Assez modérément applaudie lors de la première (mais aucune huée, même pour Py), cette production a triomphé auprès du public dès la deuxième représentation le 15 septembre.

Ô bienheureuse Alceste
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