Alcina à Garnier, sans le grand frisson

Haendel – Alcina – Paris, Opéra Garnier, 25/01/2014

Alcina a fait son entrée au répertoire de l’Opéra national de Paris en 1999 avec cette production de Robert Carsen, déjà reprise à deux occasions en 2004 et 2007. A la direction musicale, Christophe Rousset succède à William Christie (et ses Arts Florissants), John Nelson (Ensemble Orchestral de Paris) et Jean-Christophe Spinosi (Ensemble Mattheus).

La production de Robert Carsen, très chahutée à sa création, se bonifie avec le temps. Le metteur en scène a eu l’idée de base plutôt habile de situer l’île de la magicienne Alcina dans un intérieur bourgeois, où une armada de jolis garçons répondent à ses désirs. Les moments où Carsen illustre l’isolement affectif d’Alcina sont magnifiques, comme cette porte qui s’ouvre devant Ruggiero, lui montrant sa bien aimée le trompant avec ses nombreux amants. La direction d’acteurs est précise et sans esbroufe. La grande scène d’Alcina « Ah, mio cor » du 2e acte ne verra ainsi l’héroïne que longer les murs pendant près d’un quart d’heure, toute l’émotion scénique venant de splendides éclairages et de quelques subtils mouvements corporels. Les interventions de Morgana et d’Oronte, employés de maison dans la demeure d’Alcina, ajoutent du piquant et un zeste d’humour, même si ce traitement participe au manque d’émotion dont la soirée a souffert. La plus grosse réserve concernant la proposition de Carsen provient du côté héroïque de l’oeuvre, qui ne rentre pas dans le moule et donne lieu à quelques bizarreries scéniques. Mais, au final, parvenir à mettre en scène un opera seria de plus de trois heures avec autant de maîtrise, est assez rare pour ne pas être souligné. Ajoutons que l’oeuvre est donnée sans presque aucune coupure. Le personnage d’Oberto est certes supprimé, contrairement à la production initiale de 1999, mais Haendel ne l’avait prévu qu’au tout dernier moment, voulant absolument inclure le jeune William Savage dans sa distribution.

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Dans le rôle titre, la soprano d’origine grecque Myrtò Papatanasiu est une belle révélation ; l’ONP semble d’ailleurs beaucoup miser sur elle puisqu’elle a été Fiordiligi il y a quelques semaines dans cette même salle. Ayant potentiellement tout pour être une Alcina de rêve (aisance sur toute la tessiture, agilité, projection, belle présence scénique, joli aigu dont elle abuse d’ailleurs un peu), elle ne réussit toutefois pas ce soir à nous bouleverser et à habiter le personnage comme on l’attend pour un rôle de cette envergure. Encore un peu plus d’autorité, d’abandon, et l’incarnation pourrait devenir marquante. En Ruggiero, Anna Goryachova est également une belle surprise, dont la voix nous rappelle celle de Vesselina Kasarova à ses débuts. La présence et l’aisance technique sont déconcertantes ; la mezzo livrant avec la même intensité le déchirant « Verdi prati » et le tonitruant « Sta nell’Ircana ». Si quelques passages à vides se font sentir, saluons le panache et l’exploit de cette prestation, un soir de première et de début dans une grande maison lyrique qui plus est !

Sandrine Piau, pour qui Morgana arrive un peu tard, nous a en revanche déçu. Dans ses trois premiers airs, aux tempi (trop) rapides, la voix n’arrive pas à se poser : bien projetée, elle semble paradoxalement mince, sans chair. L’absence de legato, la surabondance de notes piquées donnent à sa prestation un désagréable aspect de piaillement. Il est vrai que la mise en scène, qui la voit courir partout et en faire des tonnes sur ses talons aiguilles, ne l’aide pas à habiter le personnage comme elle le faisait en Cleopatra l’an dernier à Garnier. Ce n’est qu’au troisième acte, dans le merveilleux « Credete al mio dolore » (avec violoncelle solo), que l’on peut enfin goûter à son talent et son impeccable maîtrise du style haendelien.

Annoncée souffrante d’une trachéite, Patricia Bardon essaye avec courage de sauver les meubles, mais son incarnation de Bradamante est bien insuffisante, à la fois en termes de virtuosité (elle est complètement dépassée par ses deux premiers airs) et d’adéquation de tessiture (elle n’est en rien le contralto voulu). Une partie de cette contre-performance est sans doute à relier à sa maladie, même si sa prestation dans le Radamisto dirigé par Jacobs nous l’avait révélée dans la même méforme. Que des applaudissements (et beaucoup d’espoirs) en revanche pour Cyrille Dubois, issu de l’Atelier lyrique de l’ONP, excellent dans les trois airs d’Oronte : aigu insolent d’aisance, vocalises qui passent avec facilité … chapeau !

Christophe Rousset, qui nous a souvent déçu dans ses directions lyriques, nous convainc davantage ce soir qu’au Théâtre du Chatelet en 2005 ; il a visiblement beaucoup mûri son approche de l’oeuvre. De nombreux passages font mouche, comme cette magistrale ouverture, ces superbes nuances dans le da capo du « Si, son quella » d’Alcina (1er acte) ou encore le rythme effréné de l’aria final de Ruggiero. Il est bien secondé par des Talens Lyriques en grande forme : son puissant, magnifique continuo. On reprochera toutefois deux choses à l’exécution musicale de ce soir. D’une part, jouant avec les contrastes, Rousset propose certains tempi beaucoup trop rapides : ils en deviennent soit ingérables pour les chanteurs (airs de Bradamante), soit dépourvus d’émotion (l’air « Ama sospira » de Morgana au 2e acte devrait nous arracher des larmes, il est ici juste agréable). A l’inverse, certains airs sont pris de façon extrêmement lente, le summum étant atteint dans un « Ah, mio cor » étiré à l’infini ; une proposition bien sûr respectable, mais qui nécessite une personnalité hors norme pour capter l’attention jusqu’au bout, ce que Papatanasiu n’arrive pas à faire, malgré tout son talent. En outre, les ornements et cadences proposés par Rousset (ou en partie par les chanteurs, mais il a en charge leur harmonisation) sont plus que contestables, en tout cas très gênants. Mobilisant constamment l’aigu (comme cette insupportable montée vers le contre-ut dans « Ah, mio cor » … il est vrai initiée par Mme Fleming en 1999), ces ajouts, bien entendu indispensables (là n’est pas la question), sont dans leur ensemble ce soir très inesthétiques. Au final, ils desservent plutôt les chanteurs, alors que cela devrait être exactement l’inverse : les cadences de Morgana par exemple surexposent par leur écriture l’absence de trille de Sandrine Piau.

Que retenir au final de cette Alcina ? De nombreux bonheurs musicaux et scéniques certes, mais un indéniable manque de passion. Cecilia Bartoli, qui débute ce soir dans le rôle titre, arrivera-t-elle à nous faire ressentir le grand frisson ? Réponse sur votre blog préféré le 2 février.

 

Alcina à Garnier, sans le grand frisson
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