Cecilia Bartoli, Malena Ernman et Julie Fuchs dans une Alcina historique à Zurich

Haendel – Alcina
Zurich, Opernhaus, 02/02/2014

Une production d’Alcina avec Cecilia Bartoli dans le rôle-titre, il est peu de dire que nous l’attendions, l’espérions, la rêvions depuis de longues années ! Aussi, quelle ne fut pas notre joie en apprenant que ce fantasme deviendrait enfin réalité, qui plus est dans l’écrin idéal (par la modestie de sa taille notamment) de l’Opéra de Zurich et avec une distribution prometteuse de bout en bout. Au final, c’est bien d’historique qu’il faut qualifier la représentation à laquelle on a pu assister, grâce à la qualité sans faille d’un plateau vocal qui fera date dans l’histoire du chant haendélien et à une mise en scène formellement irréprochable et d’une grande intelligence.

À tout seigneur tout honneur, Cecilia Bartoli trouve en Alcina le rôle de sa vie, qui lui sied davantage encore que les figures de Cleopatra ou Norma. Elle apparaît aujourd’hui comme la plus grande titulaire du rôle depuis Arleen Auger (qu’elle dépasse par ailleurs en maints aspects) et sans doute pour longtemps. Métamorphosée vocalement et scéniquement, la Bartoli donne en six arias une grande leçon de chant baroque : style irréprochable, grande maîtrise technique, nuances, pianissimi, inventivité dans les da capos etc. Vraisemblablement bien dirigée par Christoph Loy, son jeu est sobre, toujours dans la retenue, laissant place à une émotion contenue qui rend son incarnation tout simplement bouleversante. Il va sans dire que ses deux grands airs du 2ème acte, « Ah mio cor » et « Ombre pallide » sont déchirants. D’autres moments sont inoubliables, comme ce da capo en lamento (avec harpe) du « Si, son quella » au 1er acte ou encore le « Ma quando tornerai », air du 3e acte qui passe généralement inaperçu et qu’elle transforme génialement en air de fureur, joignant le geste à la parole.

Malena Ernman incarne quant à elle un Ruggiero renversant à tous les niveaux, qui fait là-aussi oublier toutes les incarnations récentes du rôle. Vocalement, la chanteuse suédoise prend tous les risques : vélocité dans les vocalises, superbes sauts de registres, immense amplitude vocale (du sol grave au contre-ré atteint dans une étourdissante cadence du « Sta nell ircana »!). D’une pureté et d’une agilité incroyable, l’exécution vocale donne en outre lieu à d’étourdissantes ornementations et cadences, sans que celles-ci ne paraissent jamais artificielles. Quant aux dons d’actrice (on voudrait presque écrire de « performeuse »!) bien connus de Malena Ernman, ils sont ici au service d’une incarnation hyper crédible scéniquement. On a rarement vu une chanteuse faire preuve d’autant d’aisance et de naturel dans un rôle travesti ! Toujours dans le spectacle, Malena Ernman assure le show, jusqu’au feu d’artifice final du 3ème acte où, accompagnée de danseurs figurant des soldats à ses ordres, elle parvient à faire des pompes ou à danser le moonwalk sans défaillir du côté des prouesses vocales. Tant et si bien que le public finit par applaudir en mesure bien avant la fin de l’air, ce qui ne doit pas être très courant à l’Opéra de Zurich !

Quant à Julie Fuchs, elle est également une Morgana d’anthologie. Soyons honnêtes, aucune des titulaires précédentes ne réunissait toutes les qualités requises pour ce rôle magnifique. Julie Fuchs est tout aussi éclatante de virtuosité que certaines de ces prédécesseures (Dessay compris), mais avec en plus le naturel, la fragilité, la sensualité et la fraîcheur. Deux moments résument bien à quel point le rôle est fait pour elle, tant scéniquement que vocalement: l’aria « Ama sospira », sublime de mélancolie, ou encore ces regards éplorés et bouleversant qu’elle lance à Bartoli pendant que celle-ci chante son « Ah, mi cor ». Comparons cette prestation avec celle, étriquée et sèche au possible, de Sandrine Piau à Garnier il y a une semaine , et on se fera une idée des exceptionnels niveau et maturité déjà atteints par Julie Fuchs.

Face à cet inoubliable trio, Varduhi Abrahamyan incarne une superbe Bradamante ; elle y est magnifique de timbre et de féminité (qualité rarement rencontrée dans ce rôle). La virtuosité – très sollicitée dans ses deux premiers airs – est impeccable, et elle peut s’enorgueillir d’une très belle présence sur scène, rafraîchissante et sincère.

La direction de Giovanni Antonini, qu’on a connu un rien brutal dans Giulio Cesare, est une excellente surprise. Nul doute qu’il est pour beaucoup dans la stupéfiante réussite vocale de l’ensemble : les tempi sont parfaitement choisis et équilibrés, et la direction toujours théâtrale. Les musiciens de la Scintilla Zurich lui répondent avec précision, mais sans peut-être la beauté de couleurs que peuvent avoir d’autres ensembles.

Pour sa troisième mise en scène d’Alcina, Christoph Loy signe une proposition inventive, respectueuse du texte et de la musique, toujours au service du drame et de l’émotion. Le 1er acte est « d’époque » et réserve de magnifiques chorégraphies baroques et de tout aussi resplendissants costumes. Au 2ème acte, le charme de la magicienne est rompu et nous nous retrouvons dans les loges où Alcina et Morgana font face à leurs images vieillissantes. Le 3ème acte se déroule dans les coulisses, et l’oeuvre se terminera sur une allégorie à la gloire de ce monde irréel qu’est l’opéra. Curiosité qui peut paraître incongrue mais qui fonctionne très bien sur scène : la présence d’un Cupidon septuagénaire qui suit les personnages, avec une bonne dose d’humour mais également une certaine cruauté. Ainsi, alors qu’elle entonne « Si, son quella, non piu bella », Alcina se retrouve face à son double incarné par ce Cupidon flétri, amer miroir qui lui est tendu à l’heure où s’immisce le doute.

Alcina historique. A quand un tel monument à Paris ?

Photos : Monika Rittershaus / Opernhaus

httpv://www.youtube.com/watch?v=rWN6er_pjaE&feature=youtu.be&a

Cecilia Bartoli, Malena Ernman et Julie Fuchs dans une Alcina historique à Zurich
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