Alessandro à Pleyel : le couronnement de George Petrou et Julia Lezhneva

Haendel – Alessandro – Paris, Salle Pleyel, 23/09/2013

En ces temps de vaches maigres, et exceptées les innombrables et désespérantes intégrales dirigées par Alan Curtis, l’Alessandro publié l’année dernière chez Decca Classics avait été une divine surprise. Couronné un peu partout – notamment par le prestigieux Stanley Sadie Haendel Prize pour 2013 -, il proposait enfin un enregistrement de référence pour l’œuvre de Haendel. On le sait, l’opéra fut composée en 1725 à l’occasion de la venue à Londres de la célèbre cantatrice Faustina Bordoni, qui rejoignait alors dans la troupe du King’s Theater le castrat Senesino et la prima donna Francesca Cuzzoni. Une rencontre au sommet entre ces deux futures Rival Queens, qui allait donner lieu à de nombreux affrontement, dont certains furent probablement caricaturés ou au moins exagérés par l’histoire.

Julia Lezhneva
Julia Lezhneva

Produit par la géniale maison autrichienne Parnassus, cet Alessandro a donné lieu à un délicieux spectacle scénique en juin dernier (à Versailles notamment et sans les divas du disque Lezhneva et Gauvin). Il arrive ce mois-ci pour une petite tournée européenne en version de concert. Point de Karina Gauvin non plus ce soir, malheureusement. Dans un livret qui est l’un des plus indigents qu’il ait eu à mettre en musique (mais heureusement traité de façon ironique et décalée ce soir), Haendel a en effet dédié 90 % de la partition au trio de choc Senesino/Bordoni/Cuzzoni. Les trois rôles principaux – et notamment ceux des deux héroïnes Rossane (Bordoni/Julia Lezhneva) et Lisaura (Cuzzoni/Laura Aikin) qui se disputent les faveurs du bel Alexandre le Grand – sont en effet truffés de difficultés de tout ordre … il fallait bien départager les deux divas ! Ce soir à Pleyel, le combat n’a pas eu lieu. La soprano américaine Laura Aikin – peu habituée du répertoire baroque – a certes du métier et de la classe, ses airs les plus lents sont ainsi très bien conduits et assez émouvants. Toutefois, elle peine lourdement dans la vocalise, à ce titre le « No, più soffrir non voglio » est presque un désastre. Elle a malheureusement face à elle la jeune Julia Lezhneva qui trouve en Rossane un rôle exactement dans ses cordes en termes de tessiture et qu’elle survole avec une facilité renversante. Mettant son formidable trille en valeur – impressionnant « Alla sua gabbia d’oro » où elle est telle un oiseau chanteur -, son incroyable souffle, elle finit sa prestation au 3e acte avec le célébrissime « Brilla nell’alma », pris à une allure d’enfer et avec une précision à tomber par terre.

Max-Emmanuel Cencic

Dans le rôle titre, Max-Emmanuel Cencic est d’une aisance confondante, alternant entre le second degré et le sérieux du seria ; il incarne ainsi un irrésistible roi macédonien. Geste d’une classe et d’une humilité assez incroyables, par un artifice de mise en scène, il « donne » son air final du 1er acte (pourtant le plus connu du personnage) au personnage de Tassile … Senesino aurait-il fait de même ? A juste titre, car cela permet à l’excellent contre-ténor espagnol Xavier de Sabata, tout en finesse et pas bad-guy pour un sou, d’étoffer un peu son rôle.

L’autre triomphateur de la soirée est George Petrou, qui prend place parmi les plus grands chefs haendeliens du moment (et de toujours), aux côtés de Minkowski, Jacobs et Fasolis. La direction de Petrou est un mélange toujours parfaitement dosé entre inventivité (excellente cette fin de l’air « Un lusinghiero dolce pensiero » de Rossane qui pastiche le « Tornami a vagheggiar » d’Alcina), de tendresse (sublime continuo notamment emmené par le théorbe de Theodoros Kitsos), sans que jamais théâtralité rime avec brutalité. On chipotera tout de même sur des entrées/sorties de personnages un rien lentes et qui cassent un peu le rythme (et agacent M. Petrou !). Comme les meilleurs, Petrou, veille à l’homogénéité du propos ; on a par exemple rarement entendu de cadences des airs aussi bien écrites et toujours à propos. Un énorme bravo également à l’ensemble athénien Armonia Atenea, à la virtuosité et au couleurs exceptionnelles, tout juste aurait-on pu espérer quelques violons en plus, même si on se doute que le projet n’était pas évident à faire venir à Paris. On murmure que cet Alessandro reviendrait en France très prochainement sur une scène parisienne. Nouvelle réjouissante, en attendant, vivement que Decca confie rapidement une autre intégrale de Haendel à George Petrou !

Alessandro à Pleyel : le couronnement de George Petrou et Julia Lezhneva
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