Festival d’Aix 2014 (1/3) : À court de voix, Ariodante tombe à plat

Haendel – Ariodante
Festival d’Aix-en-Provence, Théâtre de l’Archevêché, 18/07/2014

Cette nouvelle production d’Ariodante avait démarré le 3 juillet sous les pires auspices, une poignée d’intermittents jusqu’au-boutistes saccageant la soirée sans aucun respect pour les artistes, par des bruits de klaxons, sonneries ou tams-tams et en recourant à l’intimidation comme le narre de façon édifiante et détaillée la mezzo Sarah Connolly. Quinze jours plus tard, le calme semble revenu et le public a simplement droit à un discours préliminaire des intermittents, délivré avec calme et respect du public. Toutefois, comme dans tout débat démocratique, il serait enrichissant de donner la parole à ceux qui ne sont pas forcément d’accord (sans être pour autant contre la culture, ni contre les intermittents), à défaut de quoi on verse immanquablement dans la propagande, ce dont nous ne sommes pas loin d’accuser le Festival d’Aix.

Soirée interminable

Sarah Connolly, Patricia Petibon & Luca Tittoto / © Festival d'Aix
Sarah Connolly, Patricia Petibon & Luca Tittoto / © Festival d’Aix

Mais las, la soirée d’aujourd’hui était déjà sans doute assez longue pour prolonger un débat qui est de toute façon devenu inextricable. Il faut dire d’emblée que le tandem mise en scène/direction de Richard Jones/Andrea Marcon n’était sans doute pas l’attelage gagnant pour aller au bout d’une oeuvre donnée dans son intégralité, et laissant le public sortir aux alentours de 1h30 du matin, avec beaucoup de bâillements et peu de larmes versées. Des aventures chevaleresques tirées du Roland Furieux, Richard Jones propose un huit clos actuel, claustrophobique, dans un décor habilement découpé en quatre pièces, avec marionnettes pour les nombreux passages dansés. L’héroïne n’est plus tant Ariodante mais Ginevra, fille du roi d’Écosse, ici devenue jeune femme punie pour ses pêchés. Le metteur en scène a beau convoquer Lars von Trier, Shakespeare ou Walter Scott (voir le programme de salle), on n’est jamais que moyennement ébloui, notamment car la mise en scène vire rapidement au systématisme (poignées de portes qui s’ouvrent et se ferment par exemple, pour indiquer que l’on passe d’une pièce à une autre). Mais c’est la direction musicale qui ce soir nous laisse carrément de marbre. Alors que tant d’excellents chefs handéliens existent , Andrea Marcon ne se détache jamais d’une lecture au premier degré, dépourvue d’émotion (on sauvera quelques beaux moments comme ce très subtil accompagnement de « Scherza infida ») ; il y en a pourtant des passages bouleversants dans cette oeuvre !

Quatuor de chanteuses à la dérive

Patricia Petibon / © Festival d'Aix
Patricia Petibon / © Festival d’Aix

On comprend que le directeur du « meilleur festival d’opéra » ait décidé d’inviter deux de nos meilleures chanteuses actuelles, en termes de renommée tout du moins. Malheureusement, livrées à elles-mêmes, Patricia Petibon et Sandrine Piau tombent dans leurs pires excès habituels. Petibon est d’une belle présence scénique, elle est même bouleversante en fin de 2e acte lorsque Ginevra est faussement accusée de débauche. Malheureusement, elle est vocalement incontrôlable : miaulements, notes détimbrées, variations insupportables dans les da capo (jusqu’à certains suraigus inutiles qu’elle ne sort qu’en hurlant). On frémit en apprenant qu’elle endossera le rôle titre d’Alcina sur cette même scène, et avec le même chef (incapable de la cadrer), l’année prochaine aux côtés du Ruggiero de Philippe Jaroussky. Dans le rôle de Dalinda, Sandrine Piau, quasi hystérique sur scène, est plus en règle, mais gâche ses interventions par une ligne hachée et de trop nombreuses notes aigües piquées (anachroniques et jamais tenues plus de 2 secondes). Et pourtant que ces deux chanteuses pourraient convaincre si elles étaient convenablement dirigées ! En Ariodante, rôle créé par le castrat Carestini, Sarah Connolly doit immanquablement faire face au souvenir d’Anne Sofie von Otter, qui a marqué le rôle à jamais il y a plus de quinze ans. Impeccable de style, sa projection limitée l’empêche d’atteindre les sommets de sa consoeur, à la fois en termes de virtuosité (laborieux « Dopo notte »), de fureur (« Tu, preparati a morire » comme anesthésié) ou d’émotion (bancal « Scherza infida »). Sonia Prina, dans le rôle du cruel Polinesso, complète tant bien que mal un quatuor féminin très insuffisant, avec toujours une voix qui divise : prestance, panache, mais quelle laideur dans la vocalise et quelle projection étrange ! On ne trouvera ce soir finalement notre bonheur qu’avec les deux impeccables chanteurs masculins de la soirée : très joli timbre pour David Portillo en Lurcanio, et belle prestance de Luca Tittoto, roi d’Ecosse.

Orchestre et choeur superlatifs

Le Festival a choisi cette année, tout comme en 2010, d’inviter pour deux spectacles le Freiburger Barockorchester et les English Voices. Bien lui en a pris tant on est une nouvelle fois époustouflé par ces deux ensembles. L’orchestre allemand, comme toujours impeccable de précision, réussit le tour de force d’aller à l’encontre de la direction lénifiante d’Andrea Marcon. Quant au choeur anglais, il brille à la fois par la clarté de sa diction, la souplesse de sa polyphonie – la jeunesse et le charisme de ses interprètes n’enlevant rien au plaisir.

Festival d’Aix 2014 (1/3) : À court de voix, Ariodante tombe à plat
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