Un Artaserse qui fera date pour les contre-ténors

Vinci – Artaserse – Paris, Théâtre des Champs-Elysées,  13/12/2012

N’ayons pas peur des mots : pour les contre-ténors comme pour les amateurs de musique baroque, il y aura un avant et un après Artaserse. Et avouons-le : on ne croyait pas forcément à la résurrection du dernier opéra du compositeur italien Leonardo Vinci, écrit sur le livret best-seller de Metastase qui fut mis en musique plus d’une centaine de fois ! Et ce pour deux raisons : une interrogation d’une part sur l’intérêt réel de l’oeuvre  (Vinci étant loin d’être Haendel) et, d’autre part, l’opéra ayant été créé à Rome en 1730 (où les femmes étaient interdites de scène d’opéra), cinq des six rôles ont été créés par des castrats et ici chantés par des contre-ténors … n’y avait-il pas un risque de monotonie dans l’exécution musicale ? Le disque nous avait déjà donné tort, et comment ! Cet Artaserse bouillonnant est probablement la plus belle démonstration de ce que pouvait être la folie de l’opéra seria napolitain et de ses castrats, bien plus que les innombrables (et franchement lassants) récitals signés Karina Gauvin ou Simone Kermes. Après un spectacle flamboyant à l’Opéra de Nancy, cet Artaserse arrive en version de concert pour deux soirs au TCE, dans une version de concert légèrement raccourcie pour l’occasion.

Si l’on regrette la belle mise en scène du spectacle lorrain, pas de panique, le théâtre est ce soir bien au rendez-vous au TCE et c’est tout le bonheur de voir un spectacle rodé à la scène. En Arbace, un rôle créé par Carestini puis repris par Farinelli, Franco Fagioli est sidérant : « One God, One Fagioli » écrivait récemment Forum Opéra et nous n’aurons pas de meilleur mot. Stupéfiant dans les vocalises, jusqu’à la folie, le contre-ténor argentin prend des risques comme jamais aucun contre-ténor ne l’avait fait jusque là. Il va ainsi jusqu’à couronner son « Vol solcando crudele » de fin du 1er acte d’un contre-ré. Mais Fagioli ne donne pas dans le spectacle de cirque : l’intonation, la prestance dramatique sont également superbes. C’est bien simple, Fagioli nous donne ce soir pour la première fois à entendre ce que pouvait être l’étourdissement lié aux prestations des castrats, la force de projection en moins … même si bien sûr nous n’en saurons jamais plus. Et cela paye, avec des applaudissements délirants à la clef.

Artaserse en concert à Vienne – Photo Facebook / Parnassus

Les autres contre-ténors ne déméritent pas, loin de là, et il faut saluer ce soir le double challenge réussi : des prestations techniques impeccables (sans aucun signe de fatigue) et des voix suffisamment caractérisées et différenciées pour qu’on y croit. A l’origine du projet, et en Mandane amoureux(se!) d’Arbace, Max Emanuel Cenčić, bien qu’annoncé souffrant et dans un rôle plutôt secondaire,  est d’une présence royale. Le rôle titre de l’opéra est tenu par Philippe Jaroussky, belle projection, belles nuances mais avec une voix une peu fatiguée dans les aigus (le contre-ténor est à quelques jours d’une année sabbatique bien méritée!). Deux très belles révélations enfin, Valer Barna-Sabadus, dont la douceur de la voix convient parfaitement au rôle de Semira (amante … d’Artaserse, il faut suivre!) et Yuriy Minenko, qui ce soir donne tout pour faire croire à la cruauté du traître  Megabise. Petit bémol pour le ténor Daniel Behle, un peu en-deçà de sa prestation sur le disque et le seul ce soir à chanter le nez dans sa partition (il n’avait pas participé au spectacle scénique). On osera également formuler une toute petite limite : le TCE semblait ce soir presque un peu trop grand pour ces contre-ténors et pour les effectifs limités (violons notamment) du Concerto Köln.

Pour faire de cet Artaserse autre chose qu’une simple démonstration de virtuosité , il fallait tout le talent d’un chef hors normes. Diego Fasolis est ce soir l’homme de la situation avec sa direction alerte, qui met formidablement en valeur le côté « bling-bling » et punchy des airs. Espérons que les théâtres parisiens lui donneront sa chance pour une version scénique d’un opéra, plutôt que d’enchaîner les Rousset/Rhorer/Christie, qui ont tellement moins à dire que le bouillonnant chef suisse. Le Concerto Köln répond à merveille à tout ce que lui demande Fasolis : les cordes fusent, les trompettes sonnent, c’est un bonheur sonore de tous les instants, et quelle virtuosité!

Toutes nos félicitations à la maison de production Parnassus à l’origine de ce projet risqué, d’un récent et superbe Alessandro de Haendel, et d’encore biens d’autres. Ajoutons que Franco Fagioli vient de signer chez Naive Records et sortira un premier récital en 2013 consacré au castrat Caffarelli, avant un deuxième projet Mozart. Pour que cet Artaserse de Vinci vive, il fallait prendre des risques et jouer le jeu de l’opéra seria : les interprètes réunis ce soir au TCE ont formidablement relevé ce défi.  

Photo extraite du spectacle à Vienne (Theater an der Wien) / www.parnassus.at

Un Artaserse qui fera date pour les contre-ténors
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