Avantage Pagliacci

Mascagni / Cavalleria Rusticana et Leoncavallo / Pagliacci – Paris, Opéra Bastille, 20.04.2012

Stefania Toczyska (Lucia) & Violeta Urmana (Santuzza)

Au sein du véristissime tandem « Cav-Pag », on a toujours eu une préférence marquée pour le second : écriture musicale plus élaborée, mise en abyme vertigineuse et pourtant d’un grand naturel, tension dramatique qui conduit sans temps mort jusqu’au drame final, sans parler de « Vesti la giubba », certainement l’un des airs pour ténor les plus marquants de l’après-Verdi. Cette soirée à l’Opéra de Paris n’est pas près de nous faire revenir sur cette inclination tant la représentation de Pagliacci, donnée en seconde partie de soirée, s’est révélée d’un niveau nettement supérieur à celle de Cavalleria Rusticana. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne la distribution, mais également la direction d’orchestre et la scénographie. Chef et metteur en scène (pourtant les mêmes pour les deux œuvres !) se sont en effet montrés beaucoup plus inspirés pour le chef d’œuvre de Leoncavallo que pour celui de Mascagni.

Le metteur en scène Giancarlo del Monaco a souhaité faire débuter la soirée par le prologue de Pagliacci, ainsi joué de façon autonome de l’œuvre elle-même qui ne sera donnée qu’après la représentation de Cavalleria. Si cette idée nous d’abord laissé sceptique en ce qu’elle nous paraissait émaner d’une volonté superfétatoire (et disons-le, un peu trop appuyée) d’unir les deux œuvres sous le sceau du manifeste vériste que Leoncavallo place dans la bouche de Tonio (l’art doit s’inspirer de la vérité, les artistes sont des êtres de chair et de sang etc.), il faut avouer qu’elle fonctionne assez bien et permet même de parachever la mise en abyme et le processus d’assimilation de l’art et du réel porté par ces deux œuvres. Tonio, à la toute fin de la soirée (« La commedia è finita »), ira ainsi récupérer sur le porte-manteau le pardessus dont il s’était débarrassé en déclarant son ouverture (« andiam, incominciate ! »). On rend d’ailleurs ici justice à cette production de rendre le mot de la fin non à Canio comme le veut la tradition mais à Tonio comme le veut le livret – et comme l’exige le bon sens et le respect de la cohérence voulue par l’artiste.

Fait suite à ce qu’il faut donc qualifier d’introduction à la soirée, la représentation de Cavalleria Rusticana, œuvre fondatrice du vérisme musical composée en 1890 par un Mascagni alors quasiment inconnu des scènes lyriques. Pas de place du village ni de clocher pour faire couleur locale sur la scène de l’opéra Bastille, mais une grande carrière de marbre blanc, dont la partie supérieure, en forte pente, est là pour nous rappeler l’inéluctabilité du drame. Dans ce décor un peu froid, del Monaco imagine une mise en scène sans grand relief, qui peine à nous faire croire à l’univers de passions, de fierté et de sang de ces Pâques siciliennes et à la violence pulsionnelle de ses personnages. La direction musicale de Daniel Oren est elle-même un peu pataude et manque à la fois de tonus et de précision (ce sera heureusement l’inverse dans Pagliacci !). S’agissant de la distribution, si la gestuelle de Violetta Urmana peut faire sourire, elle parvient néanmoins à incarner de façon touchante une Santuzza dévorée par la jalousie. Pour le reste, Marcello Giordani en Turiddu s’en sort bien (mais sans éblouir non plus), tandis que Franck Ferrari en Alfio n’a pas la grande forme vocale qu’on lui a récemment connu (le son a parfois du mal à sortir, notamment sur les « Ehi là » de l’ensemble avec chœurs).

Vladimir Galouzine (Canio), Brigitta Kele (Nedda), Florian Laconi (Beppe), Sergey Murzaev (Tonio)

Pagliacci, privé donc d’ouverture, démarre en trombe, une camionnette traversant la scène en portant le corps de Turiddu. Passé cet épisode assez désagréable à l’oreille visant là encore de façon trop appuyée à faire la liaison entre les deux œuvres, passée également la stupeur de voir que l’arrière-plan du décor est constitué de trois photographies géantes d’Anita Ekberg se baignant dans la fontaine de Trevi (quoi de plus éloigné des saltimbanques courant le cachet de Pagliacci que les jet-setters décadents de la Dolce Vita ?), on découvre un dispositif scénique des plus traditionnels (une roulotte qui deviendra scène de théâtre) mais qui se révèle tout à fait adapté tant à l’ambition de Leoncavallo (montrer l’identité entre le théâtre et la vie) qu’à l’économie du drame qui verra les comédiens sortir du lieu de représentation pour investir l’espace non fictionnel. La réussite de la mise en scène tient également à l’excellent jeu d’acteur des deux rôles principaux au cours du deuxième acte.

Le ténor russe Vladimir Galouzine, avec sa voix à la Caruso, est parfait pour le rôle. Même si on lui souhaiterait de disposer d’un peu plus de projection pour une salle de la taille de l’opéra Bastille, son timbre grave et rugueux et néanmoins d’une intense poésie, confère tout le relief et le pathos attendu au clown triste qu’est Canio. La révélation de la soirée est sans doute la ravissante Brigitta Kele, jeune, fraîche, attendrissante à souhait dans le rôle de Nedda. Enfin, prestation brève mais très remarquée du ténor français Florian Laconi dont la sérénade d’Arlequin ferait succomber la plus vertueuse des Colombine. Profitons-en pour rendre, une fois n’est pas coutume, un petit hommage à Nicolas Joel : si les stars sont désespérément absentes de l’ONP (où sont les Kaufmann et les Netrebko ?), certaines distributions permettent de découvrir de belles révélations comme ce fut le cas ce soir.

Photos : L’oeil et l’oreille / Opéra de Paris

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