Salzbourg 2012 (4/4) : Netrebko au sommet dans une Bohème bouleversante

Puccini – La Bohème – Salzbourg, Grosses Festspielhaus, 13/08/2012

Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est cette année la première fois que les augustes murs du Festspielhaus de Salzbourg vibraient des déchirants duos de Mimi et Rodolfo et de la languide valse de Musetta. Puccini en effet est rarement à l’honneur dans la ville de Mozart et l’on attendait donc cette production avec d’autant plus d’impatience qu’elle voyait le retour d’Anna Netrebko dans le principal rôle féminin. Et pour une première, c’est un coup de maître !

La mise en scène de l’italien Damiano Michieletto tout d’abord, qui réactualise cette Bohème en la situant dans le Paris d’aujourd’hui. Rodolfo et ses compagnons, artistes d’avant-garde ou graphistes hipsters, y vivent dans un squat aux meubles bariolés, que Mimi découvrira en venant demander du feu pour allumer non pas sa chandelle mais une cigarette.  Et là, un seul mot nous vient à la bouche : enfin ! Oui, enfin une mise en scène résolument contemporaine qui parvient à sublimer l’oeuvre et à apporter quelque chose de nouveau à son interprétation, plutôt que de l’illustrer paresseusement ou de la dénigrer (on pense en 1er lieu au Ring de Günter Krämer à l’ONP, mais malheureusement ce ne sont pas les exemples qui manquent). Enfin un recours à l’actualisation – procédé trop souvent utilisé par des metteurs en scène en mal d’inspiration – qui donne du relief au livret et nous fait découvrir une oeuvre sous un nouvel angle. Enfin des costumes et décors contemporains qui ne paraissent pas plaqués artificiellement sur l’action, mais illustrent celle-ci de la façon la plus naturelle et convaincante du monde. De quoi donner du fil à retordre à Gérard Mortier, qui a toujours refusé de programmer Puccini au motif que celui-ci ni ses librettistes n’auraient plus rien à dire au spectateur contemporain !

C’est, on l’aura compris, un véritable tour de force de la part de Damiano Michieletto, tant au niveau de la cohérence d’ensemble que – et c’est là sans doute l’essentiel – au niveau de l’émotion pure. Car même si de nombreux metteurs en scène venus du théâtre ont tendance à oublier, nous sommes à l’opéra. C’est dire si cette production nous a bouleversé : nous sommes resté agrippé à notre siège du début jusqu’à la fin! Sans jamais recourir à des effets faciles ni sombrer dans la mièvrerie (écueil redoutable tant il est vrai que cette oeuvre se prête volontiers à des interprétations naïves ou affectées), cette Bohème a fait vider son paquet de Kleenex à plus d’un spectateur.

Les images fortes en outre ne manquent pas. On se contentera d’en citer deux, qui  illustrent le début de cet article. D’abord, en lieu et place de la barrière d’Enfer (pour les parisiens, on rappellera que c’est à cet endroit que se trouve l’actuelle place Denfert-Rochereau, eh oui!), une grande route déserte et enneigée qui semble onduler jusqu’au bout du désespoir. Sur la droite de ce no man’s land de glace, une baraque à frites misérable derrière laquelle Mimi se cachera pour surprendre Rodolfo expliquant à Marcello qu’elle est condamnée. On ne peut imaginer décor plus approprié pour accompagner la musique particulièrement suggestive de Puccini au début du 3ème tableau (on croit entendre la neige tomber et le froid nous saisir!), ni pour servir d’écrin au déchirant duo d’adieu entre Mimi et Rodolfo. Autre image également astucieuse et d’une grande efficacité : la projection en gros plan, sur la paroi du fond de la mansarde-squat de nos bohémiens, d’une vitre embuée sur laquelle le doigt de Rodolfo viendra amoureusement tracer le nom de Mimi après sa déclaration enflammée du 1er tableau … pour mieux l’effacer à la mort de celle-ci, ultime geste de désespoir avant la tombée du rideau. Inoubliable !

Anna Netrebko & Piotr Beczala

Anna Netrebko, dont c’est probablement l’une des dernières apparitions à Salzbourg pour les prochaines années – elle a déclaré que la nouvelle direction ne l’avait pas sollicitée  pour les éditions à venir – a une fois de plus démontré que son immense popularité (hors de France!) n’est pas usurpée, bien au contraire.  Outre une projection toujours incroyable, un médium et un grave maintenant superbement assis, une puissance jamais entachée de vibrato, Netrebko est de plus parvenue à régler deux défauts mineurs qu’on pouvait lui reprocher par le passé : l’investissement et la prononciation sont en effet désormais exemplaires. Son art se manifeste en outre par une très grande justesse dans l’incarnation de son personnage. Et c’est ce que l’on apprécie chez elle, tant elle paraît à son aise dans tous les rôles : impériale et tragique en Anna Bolena, mutine et coquette en Norina, elle est tout aussi convaincante dans le poignant personnage de Mimi. Parfois regardée de travers par quelque tartufe considérant qu’elle est trop glamour pour être honnête, elle montre ici qu’elle se débarrasse aisément de ses oripeaux de femme fatale pour incarner la fragile couturière de Puccini. Rappelons pour terminer qu’Anna Netrebko chante à Vienne, Milan, Berlin, Londres, New York, Barcelone, bref dans tous les lieux qui comptent dans le monde de l’opéra. Tous ? Non ! Car un village peuplé d’irréductibles gaulois résiste encore et toujours  : l’Opéra national de Paris, qui est le seul « grand » théâtre au monde à ne pas l’inviter depuis deux saisons. Honte à lui !

Face à cette incarnation, tout le reste du plateau apparaît nécessairement un peu en retrait, mais demeure néanmoins d’un bon niveau. En Rodolfo, Piotr Beczala, peut-être encore convalescent, nous a semblé bien en deçà  de la diva austro-russe (cruelle fin du duo du 1er tableau où, sur l’ « Amor » final lancé depuis les coulisses, Netrebko tient la note aiguë bien plus longtemps que son partenaire) mais sa prestation reste d’une qualité plus qu’honorable. En Musetta, Nino Machaidze fait preuve d’un bel abattage et nous a paru parfaite scéniquement. Si on sent un grand potentiel dans sa voix, celle-ci est encore un peu polluée par un vibrato occasionnellement envahissant. Citons également le baryton Massimo Cavaletti (dont nous avons déjà parlé de façon inattendue dans notre article consacrée à Carmen !) très à son aise en Marcello, ou encore le Colline de Carlo Colombara dont l’adieu au manteau (« Vecchia zimarra ») fut remarqué.

La direction de Daniele Gatti sera finalement le seul (léger) point noir de la soirée. Étirant à l’extrême les tempi, avec une surenchère sonore un peu désagréable car trop systématique, il met les chanteurs en grande difficulté. Le Wiener Philarmoniker sonnera d’ailleurs tout autrement le lendemain dans Carmen, et avec beaucoup plus de précision.

Photos : Festival de Salzbourg

 

Salzbourg 2012 (4/4) : Netrebko au sommet dans une Bohème bouleversante
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