Salzbourg 2012 (3/4) : une Carmen entre sublime et grotesque

Bizet – Carmen – Salzbourg, Grosses Festspielhaus, 14/08/2012

Cet article aurait dû s’intituler Chronique d’un triomphe annoncé, tant l’ensemble des ingrédients requis semblaient réunis : ouvrage parmi les plus populaires du répertoire lyrique, pléiade de stars au chant comme dans la fosse, gros efforts promotionnels d’EMI pour les débuts scéniques de Magdalena Kožená en Carmen, nouvelle mise en scène se voulant hispanisante et consensuelle. Las, cette première s’est terminée (sauf pour Kaufmann et Kühmeier, longuement ovationnés mais nous y reviendrons) sous des applaudissements polis et de nombreux sifflets. Ceci étant particulièrement rare au Festival de Salzbourg, dont le public est cultivé mais peu véhément, Il tenero momento vous propose de revenir sur les principaux traits saillants de cette soirée.

Jonas Kaufmann & Magdalena Kožená

Première difficulté (et premières huées) : souhaitant jouer à la fois de la couleur locale et faire preuve d’une certaine modernité, la mise en scène d’Aletta Collins ne convainc sur aucun de ces deux tableaux. Jamais en effet la suave Séville ni la vénéneuse Carmen ne nous ont paru aussi froides et distantes, tandis que la tension dramatique demeure bien absente. La faute à des décors soit trop lourds (la taverne de Lilas Pastia aux murs tendus de damas rouge, la place proche de l’arène dans le dernier acte), soit modernistes sans qu’on en perçoive le sens (le décor du 3ème acte : tunnel, arrêt de métro, station de forage en Sibérie ?), à une direction d’acteurs d’une grande ingénuité (ce duo final…!) et à de multiples incongruités sans doute destinées à occuper l’esprit du spectateur qui, c’est bien connu, s’ennuie pendant les passages uniquement musicaux. À ce titre on citera les personnages de carnaval affublés de têtes disproportionnées, et surtout le dispositif scénique pour lequel l’orchestre se trouve encerclé entre la scène et une sorte de catwalk sur lequel, sur une minuscule largeur, seront exécutées diverses chorégraphies censées plonger le spectateur dans l’ambiance de l’époque. Si celle accompagnant l’ouverture est plutôt heureuse en ce qu’elle met bien en lumière la sensualité et la force des rapports de domination-séduction entre hommes et femmes, le dispositif s’essouffle progressivement pour ne plus devenir que gentiment illustratif.

Kostas Smoriginas & Magdalena Kožená

Autre difficulté (et nouveaux sifflets) : la Carmen de Magdalena Kožená, qui demeure du début jusqu’à la fin complètement en dehors du personnage. Dépassée scéniquement sur l’énorme scène du Festspielhaus où elle ne sait comment se déplacer, elle l’est encore davantage vocalement, à bout de souffle dans les airs les plus « espagnols » et poitrinant (jusqu’à devoir parler plutôt que chanter) dans les passages les plus dramatiques. N’étant a priori pas faite pour le rôle, Kožená, plutôt que de tenter une incarnation un peu « décalée » (en mettant par exemple l’accent sur la fragilité ou les ambiguïtés du personnage), donne dans la surenchère scénique et vocale (voir en ce sens son interprétation avec force castagnettes de « Je vais danser en votre honneur »). On espère que cette grande chanteuse, qui brille dans Mozart comme dans Haendel, reviendra vite à des rôles correspondant davantage à son tempérament et à sa voix.

Enfin, cette première de Carmen aura été marquée par un véritable coup de théâtre, qui nous a mis mal à l’aise pour Kostas Smoriginas, qui interprétait le rôle, secondaire mais toujours valorisant, d’Escamillo. Au beau milieu de son célébrissime air d’entrée « Votre toast… Toréador, en garde », le pauvre baryton lituanien perd peu à peu sa voix ; obligé de transposer à l’octave plus bas, il ne réussit à terminer l’air qu’au prix d’efforts pénibles, pour lui comme pour le spectateur. Après l’entracte, Alexander Pereira en personne viendra annoncer que Kostas Smoriginas, victime d’une allergie, mimera l’action tandis que le personnage sera chanté par … Massimo Cavalletti, le Marcello de la Bohème donnée la veille ! Mais, très mal placé sur les côtés (et non, chose curieuse, dans la fosse), sa voix a du mal à remplir la salle et est systématiquement renvoyée en écho. Subtil jeu de chaises musicales, alors que quelques jours auparavant, Jonas Kaufmann avait été appelé à la rescousse pour chanter de la fosse dans la Bohème et apporter la voix aux mimes du souffrant Piotr Beczala !

Magdalena Kožená, Jonas Kaufmann & Genia Kühmeier

Face à une Carmen et un Escamillo à bout de souffle, le Salut viendra de Jonas Kaufmann et Genia Kühmeier, qui porteront le chant au sublime dans les rôles de Don José et Micaëla.

De Jonas Kaufmann, tout a déjà été dit. On en attendait beaucoup et il tient ses promesses : voix puissante et chaleureuse, timbre plein de nuances, phrasé irrésistible. Habitant véritablement son personnage, chacune de ses interventions est une véritable leçon de chant et fait vibrer la salle d’émotion. Le public n’arrive même plus à s’en étonner tant il nous a habitué à ces prodiges, si bien qu’une fois le rideau tombé, c’est la soprano allemande Genia Kühmeier qui lui vole la vedette. Et il faut bien dire que nous en sommes ravi ! Inoubliable Comtesse des Noces l’an passé, son chant tient du miracle. Soprano lyrique à la projection puissante et à la voix d’une clarté et d’une beauté indescriptibles, il ne serait que temps qu’elle accède à la reconnaissance qui lui revient (pourquoi n’est-elle encore signée sur aucune maison de disque ?). Heureux parisiens, qui pourront la retrouver dans le même rôle en décembre prochain à l’Opéra Bastille, accompagnant la Carmen d’Anna Caterina Antonacci !

Photos : Festival de Salzbourg

Salzbourg 2012 (3/4) : une Carmen entre sublime et grotesque
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