Bartoli, Spinosi et Michieletto dans une Cenerentola irrésistible à Salzbourg

Rossini – La Cenerentola – Salzbourg, Haus für Mozart, 05/06/2014

© Salzburger Festspiele / Silvia Lelli
© Salzburger Festspiele / Silvia Lelli

Rossini est décidément à la fête en ce moment. Après un festival en son honneur au Théâtre des Champs-Elysées, qui a permis à Cecilia Bartoli d’effectuer son retour sur une scène française dans Otello, et où on a pu entendre un Tancredi avec le tandem Ciofi-Lemieux, c’est maintenant à Salzbourg de rendre hommage au compositeur italien. Un hommage conçu pour et par Cecilia Bartoli. Directrice artistique du Festival de Pentecôte, elle participe également à presque tous les spectacles : reprise d’Otello, grand gala Rossini, et nouvelle production de la Cenerentola.

Spinosi et l’Ensemble Matheus renouvellent notre vision de l’oeuvre

© Salzburger Festspiele / Silvia Lelli
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Pour cette production, Cecilia Bartoli avait expressément souhaité être accompagnée par l’Ensemble Matheus et son chef Jean-Christophe Spinosi. C’est à notre connaissance la troisième fois (et non la première comme le programme le prétend un peu abusivement) que la Cenerentola est jouée sur instruments anciens, après le Concerto Köln au TCE en 2003 et l’Orchestra of the Age of Enlightenment à Glyndebourne en 2007. Légère, rebondie, précise, sensible, la direction de Spinosi est d’une grande richesse. Elle sait ménager les effets (finale du 1er acte) et nous permet de redécouvrir certains aspects de l’oeuvre, les instruments anciens assurant un rééquilibrage entre cordes et vents. D’autant plus que, et ce n’est pas une surprise, le bouillonnant chef n’a rien perdu de son énergie, sans laquelle une telle oeuvre ne peut être bien rendue.

Pour sa première prestation dans une production scénique au Festival, l’Ensemble Matheus a relevé avec panache l’exécution d’une oeuvre redoutable pour l’orchestre (rapidité, changements incessants de tempi, soli instrumentaux), ces difficultés étant démultipliées par l’usage d’instruments anciens. Par rapport aux deux orchestres précités, les Matheus apportent une couleur moins « baroque », plus italienne, qui fait merveille dans son association avec les voix. Parmi les excellents solistes de l’ensemble, citons notamment les cornistes Edouard Guillet et Benjamin Locher, ainsi que les flûtistes Anna Besson et Olivier Benichou. Énormes applaudissements aux saluts pour Spinosi et les Mattheus, ce qui constitue un accueil mérité après celui particulièrement injuste qui a été réservé par la critique parisienne à leur Otello il y a quelques semaines.

Chant superlatif et esprit de troupe

© Salzburger Festspiele / Silvia Lelli
© Salzburger Festspiele / Silvia Lelli

Dans un rôle qu’elle chante depuis longtemps – et très grave par rapport à ceux de soprano qu’elle privilégie actuellement – Cecilia Bartoli ne fait qu’une bouchée du personnage de la belle Angelina, dont elle connait tous les rouages. Le rondo final tient d’ailleurs presque du délire vocal tant les vocalises semblent être données sans le moindre effort.

Il serait injuste toutefois de réserver nos lauriers à la seule Bartoli, dans une distribution aux rôles tous exigeants et excellemment tenus, avec un véritable esprit de troupe qui plus est. Le ténor Javier Camarena est un Don Ramiro renversant de virtuosité et de facilité dans l’aigu ; son air du 2e acte, accueilli par un tonnerre d’applaudissements, frôlant le bis ! Les trois rôles masculins en clé de fa sont tout aussi excellemment tenus par des chanteurs italiens alliant tous trois verve comique et précision : Enzo Capuano (Don Magnifico), Nicola Alaimo (Dandini) et Ugo Guagliardo (Alidoro). Bien choisi, car très contrasté (par le physique et par la voix!), est enfin le duo de méchantes soeurs : Lynette Tapia (soprano piquant et un peu peste) et Hillary Summers (voix rauque et véritable show ambulant).

Mise en scène irrésistible de Michieletto

© Salzburger Festspiele / Silvia Lelli
© Salzburger Festspiele / Silvia Lelli

Damiano Michieletto, jeune metteur en scène italien que nous avions particulièrement apprécié dans la Bohème et Idomeneo, contribue à la fête en signant une mise en scène irrésistible de drôlerie, extrêmement inventive, et qui rend justice à tous les aspects de cette oeuvre qui, on le rappelle, est un dramma giocoso. En situant l’action de nos jours, dans un bar, il allie une grande virtuosité dans la scénographie (précision des mouvements, accélération du rythme) et imagination (beaux changements de décor, usage à bon escient de la vidéo). Les différentes péripéties du livret donnent ainsi lieu à une mémorable succession de scènes (beaucoup de rires et d’applaudissements spontanés dans le public), de l’arrivée hilarante de Dandini déguisé en prince dans cette cafétéria italienne, jusqu’à l’ensemble de la fin du 2e acte où les personnages finissent enroulés dans du papier plastique. Il faut dire que la joyeuse troupe de chanteurs s’en donne à coeur joie, emmenée par une Hillary Summers fidèle à elle-même et une Bartoli qu’on a rarement vu aussi déchaînée sur une scène. Bien loin des metteurs en scène « à concept », Damiano Michieletto confirme son talent non par des déclarations choc mais par un vrai travail technique sur l’oeuvre et son texte.

Une irrésistible Cenerentola donc, qui sera proposée à nouveau cet été au Festival (ainsi qu’en version de concert à Beaune, avec une distribution différente). À peine cette première soirée du Festival de Pentecôte était-elle terminée qu’on en annonçait la programmation 2015. Cecilia Bartoli y sera Iphigénie en Tauride (son premier Gluck scénique) et Semele de Haendel en version de concert, le tout en quelques jours. Mais qui l’arrêtera ?

Bartoli, Spinosi et Michieletto dans une Cenerentola irrésistible à Salzbourg
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