Décoiffante Chauve-Souris à l’Opéra Comique !

Johann Strauss – La Chauve-Souris
Paris, Opéra Comique, 21/12/2014

Photos de la production : © Pierre Grosbois / Opéra Comique

L’année lyrique 2015 avait démarré sur les chapeaux de roue avec une Alcina historique à Zurich, elle se termine par un véritable feu d’artifice à Paris avec une Chauve-Souris totalement dépoussiérée, et à donner le tournis ! C’est revigoré que l’on sort de plus de trois heures passées à rire aux larmes et à être époustouflé par le jeu et la prestation vocale des chanteurs. Présenter l’oeuvre en version française était à ce titre une excellente idée. Il faut dire que la version de Pascal Paul-Harang est une pure merveille : les dialogues font mouche, avec juste ce qu’il faut de drôlerie et d’actualisation, sans jamais tomber dans l’excès ni la vulgarité.

Le tandem Minkowski / Alexandre au sommet

Sans se prendre au sérieux, mais en ne prenant jamais les spectateurs pour des idiots, Ivan Alexandre revisite le chef d’oeuvre de Johann Strauss avec finesse et efficacité. Loin de la Vienne de Sissi, sa version mêle vrais numéros d’acteurs (le monologue du gardien de prison, celui du directeur de théâtre), clins d’oeil à l’opéra (Carmen, Faust), hommages au cinéma (Eyes Wide Shut, Marlène Dietrich) et allusions à l’actualité la plus récente (de DSK à la télé-réalité en passant par … la subvention retirée par le maire de Grenoble aux Musiciens du Louvre!). Les trouvailles de mise en scène s’enchaînent avec une inventivité et une justesse impressionnantes. Le tour de force est d’y parvenir en se maintenant constamment sur le fil, sans que le comique devienne lourdaud ni les références pesantes.

Musicalement, on se doutait que Marc Minkowski ne ferait qu’une bouchée de la Chauve-Souris, qu’il a déjà abordée avec d’autres orchestres par le passé. Les instrumentistes Musiciens du Louvre-Grenoble – jouant partiellement sur instruments modernes ce soir, et emmenés pour l’occasion par Peter Wächter, un ancien du Wiener Philharmoniker – s’en donnent à cœur joie, suivant leur maestro dans un tourbillon sonore. A elle seule, l’Ouverture, est éblouissante par son allant et ses rebondissements.

Incroyables chanteurs !

Tous les chanteurs réunis pour cette production sont stupéfiants par leur engagement et par l’adéquation totale avec leur personnage, que ce soit en termes musical ou scénique. Ils rendent particulièrement justice aux dialogues parlés (en français, donc), ce qui n’était pas forcément gagné, comme dans les scènes d’adieux du 1er acte.

Qui d’autre que Stéphane Degout pouvait s’adapter, avec cette apparente facilité, à la délicate tessiture du personnage d’Eisenstein, tout en alliant une projection d’une telle puissance ? En Rosalinde, Chiara Skerath est une divine révélation : derrière les frémissements d’un soprano lyrique qui s’épanouit , l’actrice est irrésistible en bourgeoise déjantée de boulevard. Dans la czardas du 2e acte, la soprano éblouit par son jeu d’actrice et son tempérament de feu, sans jamais mettre la beauté du chant au vestiaire. Les vocalises, les contre-notes d’Adèle sont un tel jeu d’enfant pour Sabine Devieilhe (littéralement époustouflante dans la virtuosité!), qu’elle en rajoute pour le plus grand plaisir des spectateurs, comme en témoigne ce contre-sol délivré avec insolence à la fin de son air du 3e acte ! On admire également toujours chez Devieilhe sa finesse et sa musicalité, associées avec une irrésistible gouaille, imitation d’Arletty comprise. Remplaçant au pied levé Frédéric Antoun souffrant, Philippe Talbot fait montre d’un beau courage, révélant une voix suave pour camper un vrai ténor d’opérette. En Prince Orlofsky, le contre-ténor Kangmin Justin Kim, très drôle en ado gâté et capricieux avec son nounours, a fait forte impression, même si sa voix encore un rien timide et verte va sans doute encore s’épanouir. Son imitation de Cecilia Bartoli dans l’aria l »Agitata due venti » de Vivaldi – peut-être un rien trop longue – a en tout cas fait son petit effet sur le public ! L’ensemble des autres rôles est tenu avec la même excellence, que ce soit dans la diction ou la voix, en particulier Florian Sempey dans le rôle de Me Falke.

Si vous trouvez une place, ruez-vous donc sur cette Chauve-Souris new look, un bijou d’intelligence … preuve que l’on peut intéresser le public en restant exigeant ! Champagne !

Décoiffante Chauve-Souris à l’Opéra Comique !
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