« Che puro ciel » / Mehta, Jacobs

starswhite5-md-copie

BejunMehtaChePuroCielAprès la parution simultanée de trois récitals aux programmes assez semblables (Jaroussky & Farinelli, Fagioli & Caffarelli, David Hansen & les castrats), on se réjouit de la sortie de ce disque qui sort des sentiers battus. Il est ici question de l' »essor de l’Opéra classique », autrement dit de la réforme de l’opera seria initiée par des compositeurs tels que Gluck ou Traetta. D’une virtuosité débridée, on allait passer en quelques années à un style plus noble, plus simple, faisant la part belle au mot et à la déclamation. Ce « Che puro ciel » (célèbre aria de l’Orfeo e Euridice de Gluck) présente ainsi des airs écrits sur à peine une décennie, entre 1762 (Orfeo e Euridice, Gluck) et 1772 (Antigona de Traetta). Outre les deux initiateurs de la réforme, on y trouve des airs de Hasse, Jean-Chrétien Bach et … Mozart. Ce dernier, bien avant le radical changement d’Idomeneo, fut en effet (au moins en partie) influencé dès sa jeunesse par cette nouvelle esthétique vocale.

Au sein d’un programme très équilibré, on avouera notre coup de cœur pour cette extraordinaire scène « Dormi Oreste! » extraite de l’Ifigenia in Tauride de Traetta, où le chœur dialogue avec le personnage d’Oreste, qui après le meurtre de de sa mère Clytemnestre, est déchiré par les remords et poursuivi par les Furies … véritablement impressionnant ! Le disque ne comporte que très peu d’inédits (seul le « Dei di Roma » d’Il Trionfo di Clelia de Hasse ?), mais présente une exécution vocale bien supérieure à celle des contre-ténors qui avaient déjà abordé ces airs : Philippe Jaroussky,  Alain Zaeppfel ou Iestyn Davies notamment. Par rapport à ses confrères, Bejun Mehta chante en effet avec beaucoup plus d’expressivité, de variété, de dramatisme … écoutez comme ces récitatifs accompagnés sont habités ! La virtuosité, certes peu sollicitée, est grisante. Pour reprendre les mots de Charles Burney sur le castrat Gaetano Guadagni (créateur de plus de la moitié des rôles ici présentés), la voix de Bejun Mehta présente « une tournure exceptionnellement élégante et noble ; une expression pleine de beauté, d’intelligence, de dignité ».

Il va sans dire que l’accompagnement orchestral de l’Akademie für Alte Musik Berlin et la direction de René Jacobs sont pour beaucoup dans la réussite de ce disque. Les premiers allient comme toujours une impressionnante virtuosité et d’incroyables couleurs, restituant ainsi au mieux les très jolis accompagnements orchestraux de ces airs. Ecoutez ce fruité des bois, cette dynamique des cordes et, par exemple, cet irrésistible accompagnement du « Vo solcando un mar crudele » de JC Bach, tellement plus passionnant que la raideur du Cercle de l’Harmonie dans l’album hommage à JC Bach de Philippe Jaroussky. Quant au maestro gantois, sa direction théâtrale et inventive énervera toujours ceux qui pestent contre son interventionnisme … malheureusement pour eux, on n’a jamais entendu cette musique rendue de façon aussi passionnante ! Véritable cerise sur le gâteau, les superbes interventions du Rias Kammerchor parachèvent cette réussite.

Bejun Mehta donnera ce programme à l’Opéra Royal de Versailles fin novembre et sera l’Orfeo de Gluck en 2014 à Salzbourg, dans une production très attendue dirigée par Marc Minkowski et mise en scène par Ivan Alexandre.

Harmonia Mundi, 2013

« Che puro ciel » / Mehta, Jacobs
Mot clé :