Didon & Enée magnifié par Deborah Warner

Purcell – Didon & Enée – Paris, Opéra Comique, 08/03/2012

Malena Ernman (entrée de Didon)

Une représentation scénique de Didon & Enée de Purcell nécessite un savoir-faire particulier. Cette œuvre si concentrée (à peine une heure de musique) présente en effet un enchaînement miraculeux d’une multitude de brefs récitatifs, ariosos, airs, chœurs, danses et autres scènes comiques, auxquels seuls une mise en scène inventive et des interprètes constamment inspirés peuvent rendre justice.

Scéniquement, le défi est relevé haut la main, tant la mise en scène de Deborah Warner parvient à relier les différentes scènes, à instaurer une continuité et une fluidité dans cet enchaînement de numéros. Ainsi de l’utilisation, sans cesse redéfinie, du pavement en mosaïque rappelant les riches villas pompéiennes qui est placé au centre de la scène durant toute la représentation. Il permet notamment une transition d’une grande force visuelle entre la 1e et la 2e scène du deuxième en se transformant, de bouillonnante marmite des sorcières, en bassin à l’eau cristalline où il est rappelé que Diane fut surprise par Actéon, et où Didon et Enée vont vivre quelques instants de leur fugitif bonheur.

D’une grande beauté plastique – voir par exemple l’entrée de Didon à la fin de l’ouverture, dont la mine soucieuse apparaît d’autant plus tourmentée qu’elle contraste avec la gaîté des petites filles dont l’innocent manège occupe le mouvement vif de l’ouverture à la Française – la scénographie fonctionne aussi bien dans les moments tragiques que dans les passages comiques, avec certes moins d’originalité dans ces derniers. Mais c’est dans les scènes les plus sombres que la mise en scène se fait la plus simplement poignante et parvient à transmettre au spectateur l’intensité du drame en train de se nouer. Lorsqu’au dernier acte, Didon désespérée chasse Enée de Carthage, celui ci s’exécute après une ultime supplique. Vient alors une grande idée de mise en scène : la musique s’arrête, Enée revient sur ses pas, échange avec Didon un dernier regard dont l’intensité est démultipliée par le silence oppressant, puis repart définitivement sans regarder en arrière. L’orchestre peut alors se remettre à jouer – et la salle tout entière reprend son souffle.

Le décor de Chloé Obolensky n’est pas pour rien dans cette féerie. Le fond de scène notamment, fait de panneaux coulissants qui permettent de figurer aussi bien le luxe délicat du palais de Didon que l’antre de la magicienne. Le début de la 2e scène du deuxième acte, sans doute la moins intéressante de l’œuvre d’un point de vue dramaturgique (c’est que le bonheur est ennuyeux à l’opéra!), devient quant à lui une sensible partie de campagne rappelant aussi bien les fêtes galantes de Watteau que de moins chastes déjeuners sur l’herbe.

Malena Ernman (mort de Didon)

L’exécution musicale n’atteint pas de tels sommets. Sans gâcher la fête comme cela avait été le cas pour le Giulio Cesare avec Cecilia Bartoli donné il y a deux ans à la salle Pleyel, les Arts Florissants apparaissent un peu faibles pour un tel événement. Pour soutenir un tel drame, plus de puissance serait nécessaire. Que de frustration pendant cette ouverture (à la Française pourtant !) avec ses rythmes si mollement pointés ! Et quand la musique s’agite, c’est souvent avec brutalité et hors de propos : pourquoi ce tempo ridiculement accéléré pour le chœur des sorcières ? L’ensemble emmené par la violoniste Florence Malgoire n’est en outre pas exempt de problèmes de justesse et semble laissé un peu à l’abandon par un William Christie trop occupé au clavecin à maintenir un (très beau) continuo.

La distribution est dominée par Malena Ernman, évidente Didon, de par la tessiture (son mezzo aigu est idéal) que par le port. Son lamento final, tout en contrastes et d’une grande netteté, clôt superbement la représentation. L’Enée de Nikolay Borchev ne se distingue pas par sa prestance scénique (il est vrai à sa décharge que le personnage n’intéresse pas vraiment Purcell ni son librettiste Nahum Tate) mais son timbre plutôt élégant sied bien au héros amoureux. Hilary Summers a quant à elle la voix si usée qu’on peut écrire sans goujaterie qu’elle crie plus qu’elle ne chante. Elle campe toutefois une irrésistible magicienne, certes pas terrifiante pour un sous mais, conformément à la tradition théâtrale anglaise, terriblement drôle. Enfin, les chœurs, qui occupent une place particulièrement importante dans l’œuvre (superbes entrées en imitation, notamment dans le chœur final), sont d’un bon niveau et surtout d’une grande intelligibilité, même si là encore davantage de majesté ne serait pas de trop.

Photos : Muse Baroque.

Didon & Enée magnifié par Deborah Warner
Mot clé :