Mozart en 10 CD, une discographie idéale

Sélectionner seulement 10 CD dans l’immensité discographique de Mozart, une mission impossible ? Nous avons pourtant tenté l’expérience, en toute subjectivité bien sûr, en essayant de couvrir le plus grand nombre de formes musicales et de périodes de la vie du compositeur. Et si la liste ne présente que des enregistrements plutôt récents et sur instruments d’époque, cela ne relève en rien du hasard : les évolutions interprétatives menées depuis quelques décennies ont été pour nous trop décisives pour ne pas faire un tel choix.

Messe K.139 & Exsultate Jubilate K.165 – Harnoncourt (Teldec)

Harnoncourt à enregistré pour Teldec une magistrale intégrale de la musique religieuse de Mozart, qui constitue une référence pour la plupart des œuvres abordées, à l’exception toutefois des deux chefs d’œuvre de la maturité (Messe en ut et Requiem). Ce volume inclut une incroyable œuvre de jeunesse (composée à 13 ans), la Messe solennelle K.139, magique succession de petits numéros, dont certains incroyablement sombres, et dont seul Harnoncourt à su saisir la portée. On y trouve également le célébrissime (mais trop enregistré) Exsultate, jubilate, motet écrit pour le castrat Rauzzini, ici interprété par une Barbara Bonney au sommet de son art.

Requiem – Bernius (Carus)

Entre les trop sages interprétations baroqueuses « à l’anglaise » (Hogwood, Gardiner, etc), et celles plus personnelles mais trop torturées pour convaincre (Harnoncourt, Currentzis), il n’y a finalement pas tant d’excellentes versions du Requiem, en dépit d’un choix pléthorique. On vous conseille donc de faire confiance à Frieder Bernius qui, avec de jeunes solistes, un ensemble et un choeur de chambre propose une version fraîche et équilibrée. On pourra également se tourner vers Ton Koopman, qui réunit un sublime quatuor de solistes – Barbara Schlick en tête – dans un de ses meilleurs disques (plus difficile à trouver).

Don Giovanni – Jacobs (Harmonia Mundi)

Comme à son habitude, René Jacobs fait table de rase du passé, repart de la partition originale, du texte, anime les récitatifs et réinvente une oeuvre qu’on croyait connaître par coeur. Quelques chefs avaient ouvert la voie (Norrington, Östman), mais sans l’imagination ni le sens du théâtre du chef gantois. Sans non plus un orchestre aussi virtuose et aux si belles couleurs que le Freiburger Barockochester. La distribution affiche une belle jeunesse (notamment Johannes Weisser dans le rôle titre) et une impeccable homogénéité, deux qualités indispensables pour cette oeuvre. Aucun des chanteurs ne démérite face aux gloires du passé, loin de là.

La flûte enchantée – Jacobs (Harmonia Mundi)

Mêmes remarques que pour Don Giovanni concernant Jacobs, qui va encore plus loin dans la subjectivité (et le génie oserait-on dire!). L’écoute est ponctuée d’ajouts plus inventifs les uns que les autres et – enfin – le texte parlé s’écoute sans ennui. L’Akademie für Alte Muzik atteint une perfection instrumentale impressionnante. Au sommet d’une distribution sans faille, Marcos Fink efface les divers Sarastro wagnériens de la discographie et le duo Tamino-Papageno brille par sa jeunesse. Surtout, Marlis Petersen, la plus grande mozartienne actuelle, vous arrachera des larmes à chacune de ses interventions en Pamina.

Lucio Silla – Harnoncourt (Teldec)

Quoi ? Lucio Silla mais non les Noces de Figaro ni Cosi fan tutte ? Oui, car pour bien comprendre Mozart, il faut absolument connaître cet opéra de jeunesse, où la musique brûle de sa fougue adolescente, et qui fait éclater les canons de l’opera seria. Certes, l’oeuvre est allègrement tronquée, mais Harnoncourt et son équipe transcendent chaque moment, en particulier les récitatifs accompagnés et l’extraordinaire final du premier acte. C’est d’ailleurs l’air d’entrée de Cecilio « Il tenero momento » (chanté par la jeune Cecilia Bartoli) qui donne son titre à ce blog, mais nous y reviendrons bientôt plus longuement!

Symphonies n° 38 & 41 – Freiburger Barockorchester, Jacobs (Harmonia Mundi)

On aurait aimé sélectionner l’archi connue symphonie n° 40 ; pourtant aucune version de cette oeuvre ne nous semble inoubliable (une fois n’est pas coutume Jacobs avec le même orchestre y est resté trop en retenue). Mais ce disque regroupe une symphonie « Prague » en forme de véritable feu d’artifice sonore et une symphonie « Jupiter » d’une superbe majesté. Le Freiburger, comme d’habitude, joue comme si sa vie en dépendait. Pour les symphonies de jeunesse, on se tournera vers l’intégrale Harnoncourt avec le Concentus Musicus Wien.

Concertos pour clavier n°22 et 23 – Levin, Academy of Ancient Music, Hogwood (L’Oiseau Lyre)

Etonnament inspiré, Christopher Hogwood a enregistré en compagnie de Robert Levin quelques très beaux disques de concertos pour clavier. Le pianofortiste ornemente et réécrit jusqu’à l’outrance et l’Academy of Ancient Music l’accompagne magnifiquement. Ce disque, le plus réussi de la série, contient le concerto n° 22 en ré mineur. Attention, il est assez difficile à trouver – indisponible par exemple en téléchargement légal. Nous vous conseillons donc également les très beaux enregistrements d’Andreas Staier avec le Concerto Kôln chez Teldec.

Concertos pour vents – Concerto Köln (Capriccio)

Ce disque réunit les trois plus beaux concertos pour vent écrit par Mozart : celui pour hautbois (souvent joué dans sa version pour flûte), le Parisien pour flûte et harpe et son inoubliable andante et, enfin, celui pour clarinette composé par Mozart quelques mois avant sa mort. Le Concerto Köln, à la technique impressionnante, y apporte son agilité habituelle. On trouvera d’autres versions isolées intéressantes mais aucune ne dresse un panorama aussi homogène. Le Concerto Köln se signale également par un très bel enregistrement des symphonies n°29 et 35 et accompagne Jacobs dans Cosi et les Noces.

Oeuvres pour clavier – Bezuidenhout (Fleur de son)
Le pianofortiste, désormais chez Harmonia Mundi où il a enregistré trois autres disques de sonates de Mozart, avait livré en 2001 un enregistrement majeur. Intitulé de façon erronée Sturm und drang, peut-être parce qu’il réunit la plupart des oeuvres pour clavier seul en mode mineur de Mozart, ce CD inclut les deux fantaisies et la célébrissime sonate en la mineur K.310. Kristian Bezuidenhout, tout aussi aguerri techniquement que ses prédécesseurs sur pianoforte, y fait preuve de plus de folie (sauf chez Andreas Staier, mais qu’il dépasse en expressivité). Plus sage, l’intégrale de l’oeuvre pour clavier par Ronald Brautigam est très recommandable.

Sonates pour violon, vol.4 – Podger & Cooper (Channel Classics)

Avec leur intégrale des sonates pour violon et clavier (en 8 CD), Rachel Podger et Gary Cooper ont frappé très fort, jetant aux oubliettes toutes les tentatives précédentes sur instruments d’époque (notamment en termes de technique instrumentale). Les deux solistes rivalisent d’inventivité et de virtuosité, l’ornementation est superbe, en particulier dans les sonates de jeunesse, qui pour la première fois montrent leur intérêt. Ce volume, qui permet de naviguer de la jeunesse à la fin de la vie de Mozart, est particulièrement réussi, et contient notamment la déchirante sonate K.304 en mi mineur.

Quelques lacunes et quelques rêves de mélomanes

A l’écriture de cet article, on regrettera quelques lacunes dans la discographie de Mozart, alors même que certaines oeuvres sont surenregistrées :

– Les opéras de jeunesse : on attend toujours le chef qui prendra la relève d’Harnoncourt, les tentatives des années récentes étant restées rares et peu abouties. Bonne nouvelle toutefois : Minkowski donnera un Lucio Silla en 2013 à Salzbourg et René Jacobs a enregistré la Finta Giardiniera (sortie prévue à la rentrée 2012) ;
– Les airs de concert : si ce n’est quelques airs isolés sur des récitals, très peu de tentatives récentes sur instruments anciens. Il s’agit pourtant d’une part exceptionnelle de l’oeuvre de Mozart, pour laquelle celui-ci a écrit avec amour (voir ceux pour Aloysia Weber) des arias inspirées. Cecilia Bartoli y serait fantastique et la dream-team Jacobs permettrait de par sa diversité d’enregistrer une utile intégrale ;
– Les concertos : là encore, beaucoup de tentatives ne sont restées qu’à moitié abouties. Heureusement, on annonce un CD de concertos pour clavier par Kristian Bezuidenhout / Freiburger chez Harmonia Mundi. Espérons également un jour les concertos pour violon par Rachel Podger ?

Mozart en 10 CD, une discographie idéale
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