Un Don Carlo sonore venu de Turin

Verdi – Don Carlo – Paris, Théâtre des Champs Elysées, 28/04/2013

Daniela Barcellona à Turin
Daniela Barcellona à Turin

C’est fraîchement débarqués de Turin, dont le Teatro Regio programmait en ce mois d’avril une production scénique de Don Carlo, que chanteurs et orchestre ont donné au TCE une version de concert du chef d’oeuvre de la maturité de Verdi. La ville du Saint-Suaire et du palais Madame avait d’ailleurs bien fait les choses puisque le hall d’entrée du théâtre accueillait pour l’occasion un stand de l’office du tourisme distribuant friandises et prospectus à un public ravi.

La soirée a pourtant mal démarré, avec un employé du TCE dont la voix de baryton Verdi parvint à peine à surmonter le chahut d’une foule toujours avide de se faire entendre, pour annoncer que Ramon Vargas serait remplacé dans le rôle-titre par Stefano Secco, tandis que Ludovic Tézier et Barbara Frittoli seraient bien présents mais se faisaient annoncer souffrants. Le début du 1er acte semble rapidement confirmer que la représentation serait la victime des récentes intempéries parisiennes (comme un certain nombre de spectateurs au demeurant), avec un Stefano Secco récitant son texte au détriment de la caractérisation du personnage, un Ludovic Tézier démarrant timidement et un duo de l’amitié pas toujours coordonné.

Très vite toutefois, la magie opère et les interprètes se hissent à un excellent niveau. Dès sa Chanson du voile, Daniela Barcellona conquiert le public avec sa voix puissante et généreuse et sa grande justesse jusque dans les vocalises. C’est un vrai bonheur que d’entendre le rôle de la princesse Eboli chanté et non hurlé, et on se dit que la mezzo originaire (comme son nom ne l’indique pas) de Trieste a su mettre à profit la fréquentation du bel canto rossinien et baroque pour conférer une belle assise à sa prestation. Littéralement électrisant, son « O don fatal » final ne parait jamais forcé, et a été accueilli par une ovation rarement entendue.

Ludovic Tézier en marquis de Posa reprend quant à lui bien vite de sa superbe pour livrer une prestation d’une grande classe, suivi par Stefano Secco dont l’assurance grandit à mesure de la représentation, ce qui permet à chacun de jouir de son beau timbre et de sa grande aisance y compris dans l’aigu. Quant à Ildar Abdrazakov, avec sa voix claire mais puissante et sa présence indéniable, il confère au personnage de Philippe II une dimension introspective et touchante. Son très attendu duo avec le Grand Inquisiteur de Marco Spotti est particulièrement réussi, même si, jeunes et bien portants, aucun des deux n’est crédible dans leur rôle respectif !

Barbara Frittoli et Ludovic Tézier à Turin
Barbara Frittoli et Ludovic Tézier à Turin

Superbe scéniquement, Barbara Frittoli a étonné en Elisabetta. Réussissant à maîtriser ce vibrato qui pollue habituellement ses prestations, et bien que souffrante (mais le mouchoir qu’elle devait tenir pendant toute la représentation n’a-t-il pas contribué à accentuer la fragilité du personnage?), elle a donné jusqu’au bout d’elle même, ciselant avec une grâce presque mozartienne les magnifiques envolées du rôle.

Quant à l’orchestre du Teatro Regio, il faut saluer le dynamisme (et c’est un euphémisme) de son très sautillant chef Gianandrea Noseda qui dirige de façon vive et alerte une œuvre dont on a parfois (comme ce fut le cas à l’opéra Bastille en 2010) allongé démesurément les tempi. Il sait ainsi alléger les grandes scènes de foule, notamment celle de l’autodafé, peu évidente à rendre de façon élégante en version de concert, tout en rendant justice à la majesté terrifiante des moments les plus nobles et en premier lieu à la confrontation de Philippe II et du grand Inquisiteur, dont il rend à merveille l’atmosphère étouffante et mortifère. A sa charge on mettra toutefois le volume sonore beaucoup trop important de l’orchestre. Si le traitement que le chef inflige à ses chanteurs ne nous mettra pas dans le même état que Nietzsche devant le cheval de Turin,on ne peut que regretter que la partie vocale soit souvent recouverte par le déferlement orchestral, notamment dans les passages plus intimistes de l’œuvre. Il en va de même pour le chœur du Teatro Regio, de bonne qualité mais en net sureffectif ! Que ce soit dans la scène des députés flamands ou de l’insurrection populaire, le contraste en solistes et masse chorale est au final peu gracieux.

Au final, ce n’est pas dans le silence sépulcral du tombeau de Charles Quint que s’achève la représentation, mais sous un festival d’applaudissement d’un public qui, après avoir médité trois heures durant sur le néant des grandeurs de ce monde, avait enfin de célébrer ses chouchous!

Bref, on ne voudrait ajouter qu’une petite chose à cette œuvre qu’on ne se lasse pas de revoir : un « s » ! On rêve en effet d’entendre plus souvent Don Carlos, la version originale de l’œuvre créée par Verdi pour l’Opéra de Paris. Écrite dans un français superbe et dotée d’un très bel acte supplémentaire qui permet de mieux saisir les enjeux dramatiques de la relation entre Elisabeth et Carlos et donne à ce dernier l’occasion de commencer sur les chapeaux de roue par un « Fontainebleau »a cappella, cette première version de 1867 aurait toute sa place dans des institutions lyriques … françaises !

Un Don Carlo sonore venu de Turin
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