Don Giovanni s’assagit au TCE

Mozart – Don Giovanni – Paris, Théâtre des Champs Elysées, 30/04/2013

Markus Werba
Markus Werba

Après Cosi fan tutte et Idomeneo, et avant La Clémence de Titus en 2014, le TCE poursuit avec ce Don Giovanni un cycle d’opéras de Mozart dirigé par Jérémie Rhorer. Allons droit au but : si le spectacle de ce soir a de multiples qualités – en premier lieu son grand professionnalisme -, on ressort de la salle satisfait mais un brin frustré. Que manquait-il à ce Don Giovanni pour pleinement convaincre ?

La mise en scène proposée ce soir par Stéphane Braunschweig, à défaut d’être réellement renversante, fonctionne convenablement en termes de construction dramatique. Fallait-il pour autant que le metteur en scène brouille les pistes avant le spectacle en se répandant en explications hasardeuses sur ce « Don Giovanni à l’époque du sida » ou encore sur ce qu’il considère comme le fil rouge de sa mise en scène mais que le public non averti ne pouvait pas remarquer de lui-même (toute l’oeuvre ne serait qu’un rêve de Leporello que l’on retrouve endormi lors de la dernière image, les autres protagonistes à ses côtés). Laissons ces interprétations de côté, ce que l’on apprécie chez Braunschweig c’est la qualité technique et une parfaite connaissance musicale. Le plateau, constitué de jeunes chanteurs – Braunschweig y tenait – est on ne peut plus crédible scéniquement, et très bien dirigé. La scénographie fonctionne à merveille avec ses plateaux qui tournent et, se calant à la seconde près sur la musique, permettent de marquer de nettes césures entre les différentes scènes. Et si l’action est replacée à notre époque – on ne retrouve ainsi les costumes XVIIIe siècle qu’au cours du bal du final du 1er acte – ce n’est qu’un détail (oublions le poppers ou autres pastilles d’ecstasy gobées par Don Giovanni, qui n’apportent évidemment rien). Avec bien peu de choses, Braunschweig arrive à rendre immédiatement compréhensible l’action, et distille de très beaux moments, même si l’on demeure toujours dans la retenue plutôt que dans l’émotion pure, à l’instar de cette belle scène de Donna Elvira au 2e acte qui la voit peu à peu se retirer en fond de plateau. Pas de concept choc donc, pas de moment bouleversant , mais du travail théâtral, le respect de l’oeuvre, rien que pour cela, bravo à Stéphane Braunschweig.

Markus Werba et Serena Malfi
Markus Werba et Serena Malfi

Réunir un plateau vocal sans aucun point faible est une gageure, et l’on félicite le TCE pour ces choix si pertinents. On distinguera Miah Persson en donna Elvira, certes un peu tendue dans l’aigu, mais dont la parfaite exécution vocale de la première à la dernière note force le respect. Daniel Behle, superbe de phrasé, malgré une projection un peu en retrait, livre une interprétation toute en sensibilité de Don Ottavio, et avec quelle insolente facilité (« Il mio tesoro »). Sans réellement être marquants tous les autres ne déméritent pas : la jeunesse et la très grande crédibilité scénique de Markus Werba et Robert Gleadow donnent un joli duo Don Giovanni/Leporello. Serena Malfi, qui sera bientôt propulsée sur la scène du MET, montre une belle aisance et un bel abattage dans Zerlina, mais manque de nuances. La prestation enfin de Sophie Marin-Degor, arrivée au dernier moment sur cette production en remplacement Myrtò Papatanasiu, a quelque chose d’émouvant. Celle qui a incarné Zerlina pour Jean-Claude Malgoire il y a quelques années ne mérite, au vu de sa prestation ce soir, d’être à ce point ignorée par les grandes scènes parisiennes. Certes Donna Anna est peut-être un rôle un peu lourd pour elle, mais son investissement fait qu’elle s’en sort avec honneur … et bien mieux par exemple qu’une certaine Patricia Petibon, qu’on a pourtant récemment distribué à l’Opéra national de Paris dans ce rôle.

Serena Malfi, Nahuel Di Pierro, Miah Persson, Daniel Behle, Sophie Marin-Degor et Robert Gleadow
Serena Malfi, Nahuel Di Pierro, Miah Persson, Daniel Behle, Sophie Marin-Degor et Robert Gleadow

Au final, n’est-ce pas à la direction de Jérémie Rhorer qu’il faut imputer notre (relative) frustration face à ce spectacle ? Soyons clairs, le jeune chef français est très talentueux et beaucoup de ce qu’il propose ce soir est admirable : cette façon notamment de souligner les détails de l’écriture orchestrale (et des parties intermédiaires), ce travail très poussé sur le volume sonore et les nuances ; et cette façon de ne jamais rien précipiter. Mais ce travail, qui force le respect, néglige ce soir un point principal : le théâtre. Les enchaînements sont trop longs, les tempi s’étirent : on a rarement entendu de 2e acte si long, d’autant plus que le chef a choisi une version « Vienne+Prague » avec l’ensemble des morceaux écrits pour les créations de l’oeuvre dans les deux villes en 1787 et 1788, y compris le trop rare duo Zerlina/Leporello « Per queste tue manine » (extrêmement difficile car aigu et très rapide pour le rôle féminin, Serena Malfi y atteint d’ailleurs ses limites). En outre, il est très regrettable de proposer une version sur instruments d’époque de Mozart sans proposer la moindre ornementation, seule Miah Persson s’y risquera – discrètement – dans la reprise de « Mi tradi ». Le Cercle de l’Harmonie, qu’on a rarement entendu si assuré et si intéressant de couleurs, mérite quant à lui les plus sincères éloges.

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