À l’Opéra Garnier, un Sérail pas très enlevé

Mozart – L’Enlèvement au sérail
Paris, Opéra Garnier, 16/10/2014

Le singspiel de Mozart n’avait pas été donné à l’Opéra National de Paris depuis 1984, avec la mise en scène alors signée Giorgio Strehler. Pour cette nouvelle production, l’ONP a voulu donner sa chance à une nouvelle venue dans le monde lyrique, la comédienne-réalisatrice Zabou Breitman. Par la même occasion, il a doublé (de 1 à 2 …) le nombre de femmes metteurs en scène à l’affiche de sa saison 2014-2015, l’autre (seule) heureuse élue étant Marianne Clément pour une reprise de Hänsel et Gretel. Deux distributions, faisant la part belle à de jeunes chanteurs prometteurs, alternent pour des séries de représentations s’étalant en octobre-novembre 2014, puis en janvier-février 2015.

Manque de rythme sur scène, direction musicale d’un autre temps

La mise en scène de Zabou Breitman fait écho à l’atmosphère des films des années 1920, avec notamment un très joli début façon « film muet » sur le rideau baissé pendant l’ouverture. Pas de second degré, ni de parodie dans la proposition de Breitman mais une illustration précise et esthétiquement toujours en situation – magnifiques costumes du défunt Jean-Marc Stehlé -, qui fait plaisir à voir. Toutefois, cette mise en scène manque cruellement de rythme, en témoignent ainsi quelques passages à vide ou hésitations qui auraient sans doute pu être évités. Pour caricaturer, le spectacle donné ce soir donne quelquefois l’impression, en exagérant certes, d’être une simple succession de gags, certains s’avérant être un peu redondants (les selfies par exemple). Quoiqu’il en soit, même imparfaite, la mise en scène de Zabou Breitman montre un réel amour de la musique de Mozart, sans aucune prétention, et c’est déjà beaucoup.

La direction musicale de Philippe Jordan nous a en revanche franchement exaspéré, donnant l’impression de revenir plusieurs décennies en arrière et d’écouter sur un 78 tours un mauvais enregistrement de l’oeuvre. Après Harnoncourt, les baroqueux ou même certains chefs actuels tels que Nézet-Séguin, quel désespoir en effet d’entendre ce legato quasi continu dans l’orchestre, ces tempi toujours trop lents, ce manque d’articulation ou encore, et c’est peut-être le pire, ces récitatifs accompagnés délivrés sans aucun rythme ni pulsation. Il faut dire que le chef n’est pas aidé par un orchestre assez calamiteux et d’une motivation proche de zéro. Quand on pense à la prestation, il y a tout juste quelques semaines, de l’Akademie für Alte Musik avec René Jacobs, où chaque musicien jouait comme si sa vie en dépendait, il y a vraiment de quoi être déçu.

Belle distribution

Cette direction, qui réussit le tour de force de rendre Mozart ennuyeux, est d’autant plus regrettable que la distribution réunie ce soir est dans son ensemble enthousiasmante. A première vue, Erin Morley paraît certes un tout petit peu courte de graves et de puissance pour Konstanze, mais après ses trois arias, on ne peut que s’incliner devant la virtuosité, le panache, et l’immense musicalité d’une chanteuse à très fort potentiel. Anna Prohaska, elle aussi fine musicienne, est une délicieuse Blonde, l’actrice réussissant en outre le délicat pari de faire rire sans jamais n’en faire trop. En Belmonte, Bernard Richter passe un peu trop souvent en force, parfois au détriment de la justesse, mais là encore, il livre une excellente prestation, peu aidé par son chef d’orchestre. Rien à redire enfin sur Paul Schweinester, Pedrillo toujours en situation et vocalement excellent ; ni sur Lars Woldt, Osmin à la voix claire, puissante, même si elle ne rend pas totalement justice aux extrêmes graves écrits par Mozart pour le personnage.

À l’Opéra Garnier, un Sérail pas très enlevé
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