René Jacobs éblouit une fois de plus dans Mozart

Mozart – Die Entführung aus dem Serail
Amsterdam, Concertgebouw, 20/09/2014

René Jacobs clôture avec cet Enlèvement au Sérail un cycle d’opéras « de la maturité » de Mozart, entamé en 1999 avec Cosi fan tutte. En quinze ans, inventivité et excellence ont toujours été de mise, et la méthode est restée la même : refus des « grandes voix mozartiennes » mais choix de distributions jeunes et homogènes, orchestres virtuoses (Concerto Köln, Freiburger Barockorchester et Akademie für Alte Musik) et relecture totale de l’oeuvre, prise dans son sens large, y compris passages parlés ou récitatifs. Depuis quelques années, Jacobs dénonçant (comme nous) le pouvoir excessif des metteurs en scènes dans les productions lyriques, propose également des mises en espace qu’il réalise avec peu de moyens (mais une réussite proportionnellement souvent bien plus grande!). C’est le cas cet après midi au Concertgebouw d’Amsterdam, étape d’une tournée qui fait suite à l’enregistrement de l’oeuvre pour Harmonia Mundi la semaine dernière.

La relecture proposée par Jacobs est passionnante à deux points de vue. Premièrement, l’attention portée aux dialogues parlés – il faut voir le chef les suivre mot à mot sur des feuilles volantes! -, et leur réelle intégration dans la musique – au point que Jacobs entrecoupe certains airs par des dialogues -, redonne une consistance et une homogénéité globale à l’oeuvre. Jacobs est aidé en ceci par des chanteurs très investis, et pour le rôle parlé du Bassa Selim, par le comédien Cornelius Obonya, qui, avec sa voix rauque et fragile, propose un portrait inhabituellement touchant du personnage. Deuxièmement, Jacobs ne fait pas reposer sa lecture sur des pré-établis ou des traditions, mais propose des tempi toujours repensés (« Traurigkeit » pris assez rapidement par exemple). Il ponctue également l’oeuvre de multiples détails (extraits de sonates, Marche Turque, avec le très inventif Andreas Küpper au pianoforte), ou encore donne une grande place aux percussions, avec pas moins de quatre instrumentistes, dont la fidèle Marie-Ange Petit qui multiplie bruits d’oiseaux ou de fouets, pour le plus grand plaisir du public.

Robin Johannsen (Konstanze) et René Jacobs // Photo : Facebook/Robin Johannsen
Robin Johannsen (Konstanze) et René Jacobs // Photo : Facebook/Robin Johannsen

Il est évident qu’une lecture si radicale ne peut fonctionner qu’avec une équipe musicale au top. Dès les premières notes de l’ouverture, les instrumentistes de l’Akademie für Alte Musik brillent par leur virtuosité et leur engagement, les yeux rivés sur un chef qui les entraînera sur des cimes à peine croyables : a-t-on déjà entendu dans cette oeuvre une telle jouissance sonore ? La distribution réunit quant à elle quelques nouveaux noms dans la galaxie Jacobs. Robin Johannsen, belle révélation, se rit des coloratures un peu sadiquement écrites par Mozart pour le rôle de Konstanze. À tel point que Jacobs lui impose un « Marten aller arten » pris à un rythme incroyable, dont elle triomphe haut la main. Mari Eriksmoen, que l’on avait tant apprécié en Pamina cet été au Festival d’Aix, est une adorable Blonde : le timbre est magnifique, la virtuosité bluffante, et la présence scénique indéniable. En Belmonte, Maximilian Schmitt est également impeccable, notamment dans les passages aigus si tendus du rôle, même s’il est scéniquement un rien moins à l’aise que les autres chanteurs. Julian Pregardien, très applaudi, est en Pedrillo une très belle promesse (et sans nul doute un futur Belmonte). En Osmin enfin, Dimitry Ivaschenko répond de façon impeccable aux exigences du maestro Jacobs, et allie au côté bouffe de l’incarnation, de belles prises de risques vocales.

L’enregistrement de ce fabuleux Enlèvement sortira courant 2015 chez Harmonia Mundi. Que dire de plus ? Peut-être déjà que l’on espère maintenant que Jacobs ne se désintéressera pas des Mozart de jeunesse : il aurait tant à apporter à Mitridate ou à Lucio Silla par exemple. Et enfin, que l’on regrette que la France, une fois de plus, n’ait pas répondu présent, en boudant une production qui avait tout pour réunir un public nombreux à Paris.

René Jacobs éblouit une fois de plus dans Mozart
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