Entretien avec … Malena Ernman

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Nous l’avions adorée en Didon, elle nous avait bluffé en Xerxès, ébloui en Sesto. Chaque prestation de Malena Ernman est un événement, car c’est une chanteuse qui donne tout et qui sait prendre des risques. Star absolue en Suède où elle ajoute à ses activités lyriques celles de chef d’entreprise et de présentatrice TV, Malena Ernman porte un regard neuf et moderne sur le monde lyrique. Un bol d’air frais et une montagne de gentillesse. Alors qu’elle remporte actuellement un véritable triomphe à Zurich dans Alcina (aux côtés de Cecilia Bartoli, chronique à venir), elle répond à nos questions.

Photo : Elisabeth Frang

Comment avez-vous commencé à chanter ?

J’ai été fascinée dès mon plus jeune âge par la musique, les voix et les sons. J’ai ainsi passé mon enfance à chanter ou à composer des arrangements. J’étais « l’enfant prodige » du chœur paroissial de ma petite ville. Mon premier coup de cœur, ça a été les King’s Singers ! Je transcrivais sur partition la moindre note de chacune de leur chanson, puis je leur envoyais le résultat. Evidemment cela les surprenait et j’ai pu finalement les voir en concert à Zurich à l’âge de 14 ans. Mon père était fiscaliste pour la multinationale suédoise Sandvik, et nous vivions alors à Orléans. Ce concert, c’était probablement le jour le plus important de ma vie…

J’ai été reçue au Conservatoire d’Orléans très jeune, à 14 ans, dans la même classe que Véronique Gens. Elle a pris soin de moi et m’a beaucoup aidée à cette époque. Ma famille et moi sommes ensuite retournés en Suède quelques années plus tard. J’ai fait mes débuts à l’Opéra de Stockholm dans une oeuvre contemporaine (Staden de Sven-David Sandström) aux côtés d’Anne Sofie von Otter et de Loa Falkman (Escamillo dans la Carmen de Peter Brook il y a quelques années). Et …. j’ai mis le feu, comme on dit !

Vous avez été présentatrice TV, chanté à l’Eurovision, enregistré des disques de variété. Est-il important pour vous de diversifier votre activité et de présenter les chanteurs d’opéra sous un angle différent ?

Oui ! Nous autres chanteurs d’opéra ne sommes en rien différents des chanteurs de musique pop ou de jazz, ou même des comédiens. Nous sommes des artistes de spectacle, ou du moins nous devrions l’être ! Bien entendu, notre travail est plus exigeant à maints égards, mais nous recevons chaque année d’énormes subventions, et il n’y a donc pas de raison de se plaindre. La pop et le jazz ne reçoivent rien. Et je crois que si nous ne sommes pas capable d’intéresser le public, notre art va mourir. Pas aujourd’hui, ni peut-être même dans un siècle. Mais un jour, oui. Nous devons faire attention aux artistes lyriques ! Ils ne sont pas nombreux, et se trouvent souvent exclus très tôt du monde professionnel. Le talent et les compétences sont bien sûr indispensables, mais le charisme est beaucoup sous-estimé. Trop peu d’artistes prennent vraiment des risques. Je me rends compte que nous sommes porteurs d’une tradition, mais cela ne suffira jamais à nous permettre de survivre.

Avec Cecilia Bartoli dans Alcina à Zurich. Photo : Monika Rittershaus

Vous apparaissez actuellement aux côtés de Cecilia Bartoli dans l’Alcina donnée à l’Opéra de Zurich. Cette production revêt-elle pour vous un caractère particulier ?

Chaque production est unique, mais travailler avec Cecilia l’est encore plus. C’est la 4e ou 5e production que je fais à ses côtés. Pour moi, personne n’a fait davantage qu’elle pour l’opéra depuis Jenny Lind. Tout simplement parce que c’est la première depuis l’époque de Verdi et Wagner à avoir vraiment réussi à baisser le son, et à rendre à la musique sa délicatesse … et sa musicalité. Avec elle, il ne s’agit pas de chanter toujours plus fort. C’est par ailleurs une approche très féminine, dans un art créé et dominé par les hommes, et qui valorise donc les qualités masculines traditionnelles (plus fort, plus grand, plus imposant) plutôt que les vertus féminines. La puissance c’est bien, mais il faut des dynamiques. Et Cecilia nous les a rendues.

Vous avez souvent collaboré avec René Jacobs. Qu’y a-t-il de spécial à travailler avec lui ?

Nous avons beaucoup travaillé ensemble, c’est un chef prodigieux. Il est extrêmement exigeant, mais j’adore ça.

Quels sont vos projets, vos envies ou les rôles que vous aimeriez aborder ?

Il n’y a pas de rôle que je rêve absolument de chanter. Vous savez, j’ai passé une grande partie de ma vie à travailler pour un art où une bonne partie du public vient pour siffler, parce qu’il considère que l’opéra est une tradition plutôt qu’un art. Mon rêve serait de voir de la joie à l’opéra, de voir l’opéra s’ouvrir à d’autres arts et de le rapprocher du public qui ne va pas à l’opéra. Après tout, l’opéra était à l’origine une sorte de révolution contre le pouvoir de l’Église. Aujourd’hui, l’opéra est conservateur jusqu’à la moelle. Je rêve d’une nouvelle petite révolution !

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Au Festival des Vieilles Charrues. Photo : malenaernman.com

Vous avez chanté l’été dernier au Festival des Vieilles Charrues. Quel souvenir en gardez-vous ?

C’était complètement fou ! Il y avait 120 000 personnes devant la scène principale du Festival et nous avons fait 5 ou 6 rappels, un pur bonheur ! Je n’ai jamais pris de drogues mais j’imagine que l’effet doit être un peu le même.

En dehors de la musique, quels sont vos loisirs ou passions ?

Je dirige une société de production et un petit label de musique indépendante, donc voilà pour les loisirs auxquels j’ai le temps de me consacrer… À l’automne 2014, nous allons produire un nouveau Xerxès à Stockholm, avec l’Ensemble Matheus, Jean-Christophe Spinosi, Kerstin Avemo, David Hansen, Loa Falkman. C’est une production auto-financée à 100%, sans subvention, mécénat, ni sponsoring, pour trente représentations. Nous voulons faire comme si nous étions une compagnie itinérante de l’époque baroque, et non une maison d’opéra moderne. Parce que nous pensons que notre art est issu du travail des artistes du théâtre et de la musique, qui ont fait avec ce qu’ils pouvaient. Du spectacle !

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En Didon. Photo : Opéra Comique

Notre site s’appelle « Il tenero momento », d’après un air de Lucio Silla de Mozart. Le connaissez-vous et avez-vous déjà eu l’occasion de le chanter ?

Je ne crois pas l’avoir déjà chanté, mais je suis ouverte à toute proposition !

 

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