Fidelio sombre dans l’ennui à Salzbourg

Beethoven – Fidelio
Salzbourg, Großes Festspielhaus, 07/08/2015

C’est évidemment pour et autour de Jonas Kaufmann que le Festival de Salzbourg monte cette année une nouvelle production de Fidelio. Le ténor allemand effectue ainsi son retour dans le rôle de Florestan, qu’il n’avait pas interprété depuis la version de concert donnée au TCE en 2012 et qui constitue l’un des rares rôles qu’il a enregistrés de façon intégrale au disque. Il clôt ainsi ce que l’on peut qualifier de marathon vocal de fin de saison, puisqu’il vient d’enchaîner Don José à Orange et Des Grieux à Munich.

Une exécution musicale sous le poids des traditions

Si ce Fidelio ne décolle presque jamais, c’est tout d’abord en raison d’une exécution musicale qui écrase l’œuvre sous des traditions que rien ne justifie et qui ajoutent à son côté bancal. Tout d’abord, le choix de confier le rôle titre à une soprano dramatique est très gênant. Le talent d’Adrianne Pieczonka, par ailleurs magnifique dans Strauss ou Wagner, n’est pas en cause mais, dans une salle de dimension si importante que le Großes Festspielhaus et face à une centaine de musiciens, elle est quasiment contrainte de hurler l’ensemble du rôle. Elle se révèle par ailleurs souvent dépassée dans les passages les plus rapides, donnant l’impression de courir après un rôle qui lui échappe. En Florestan, Jonas Kaufmann impressionne dès son arrivée, avec de magnifiques pianissimo et crescendo sur le « Gott » d’entrée. Malgré un timbre toujours envoûtant, il est par la suite moins percutant, certains aigus sont assez tendus et, tout comme Pieczonka, il semble un peu gêné par l’écriture plus « mozartienne » du rôle dans les ensembles. Le reste de la distribution est plutôt satisfaisant – en particulier la belle Marzelline d’Olga Bezsmertna -, mais là encore, les chanteurs sont obligés de passer en force ; que de trésors perdus par exemple dans le final du 1er acte, où chaque chanteur semble isolé, au détriment des magnifiques harmonies écrites par Beethoven.

En outre, la direction de Franz Welser-Möst joue trop sur la puissance et la monumentalité, et oublie le théâtre et la sensibilité. Et si le son et la virtuosité du Wiener Philharmoniker sont bien sûr impressionnants, quel sens donner à cet orchestre d’une centaine de musiciens qui semble être venu pour faire le show, forçant les chanteurs à s’époumoner ? L’ajout ce soir de l’ouverture de Leonore III avant le final du 2e acte est en ce sens symptomatique de ce poids des traditions. Introduite par Malher au début du 20e siècle, cette insertion, incongrue d’un point de vue dramaturgique, n’est qu’une occasion pour l’orchestre de faire une démonstration de force et ne s’insère pas dans une démarche globale.

Mise en scène chic et vaine

De la mise en scène de Claus Guth – dont nous avions pourtant beaucoup apprécié le travail dans la trilogie Mozart/Da Ponte ici même -, il y a peu de choses à dire tant l’œuvre semble avoir totalement désintéressé son metteur en scène. Aberration dramatique injustifiable, les dialogues parlés sont coupés, et remplacés par des bruitages dignes d’une installation d’art contemporain (bourrasques de vent, bruits métalliques, larsens). L’action se trouve ainsi systématiquement interrompue, au détriment tant du rythme (dans une œuvre qui est en déjà peu pourvue) que de la lisibilité du drame. Le décor est magnifique mais glacial, les chanteurs prennent la pose mais ne jouent pas, et le tout permet de faire des photos chics pour le dossier de presse mais manque totalement de sens et de théâtre. « Cerise sur le gâteau », une comédienne qui apparaît comme un double de l’héroïne s’agite en parlant en langage des signes. Le metteur en scène souhaitait par cette brillante trouvaille symboliser l’absence de communication entre les hommes, ce qui est un peu gonflé de la part de quelqu’un qui fait donner un Singspiel en supprimant les dialogues !

Les soirées se suivent et ne se ressemblent pas au Festival. En ce sens, ce Fidelio pourrait être qualifié d’« anti-Norma » : on aligne les stars pour la distribution, on met le paquet avec la centaine de musiciens du Wiener Philharmoniker et on plaque sur le tout une mise en scène branchée. Mais patience, René Jacobs va s’atteler à l’ouvrage en 2017 : nul doute qu’au côté de la soprano Marlis Petersen (prévue dans le rôle titre) et d’un orchestre au format adapté, il renouvellera l’approche d’une œuvre encore trop empêtrée dans des traditions à la vie dure.

Fidelio sombre dans l’ennui à Salzbourg
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