Giulio Cesare à Salzbourg : Bartoli seule contre tous

Haendel – Giulio Cesare – Salzbourg, Haus für Mozart, 25.05.2012

Cecilia Bartoli

Le Giulio Cesare de Haendel, Cecilia Bartoli le veut ! Certes, elle pourrait, comme l’a fait Natalie Dessay peu avant d’interpréter le rôle à l’Opéra Garnier, se contenter d’enregistrer les airs de Cleopatra, mais la chanteuse italienne veut, avec raison, graver sa version du rôle dans le cadre d’un enregistrement intégral, qui fera probablement suite à ces représentations salzbourgeoises. La prise de rôle de Bartoli en Cleopatra a eu lieu en 2005 à Zurich aux côtés de Marc Minkowski (mais sans les Musiciens du Louvre), et c’est encore là que l’impression générale, si l’on se fie aux retransmissions radiophoniques, est la meilleure, Bartoli étant entourée d’une intéressante distribution (Franco Fagioli en Cesare, Anna Bonitatibus en Sesto). Cinq ans plus tard, à la salle Pleyel, on avait frôlé le désastre, entre un Cesare et une Cornelia inaudibles (respectivement Scholl et Stutzmann) et des Arts Florissants en roue libre, emmenés par un Christie semblant diriger un oratorio. Le CD live qui devait enfin fixer au disque la Cleopatra de Bartoli avait heureusement été bloqué par la diva.

Andreas Scholl et … Cecilia Bartoli

Si pour cette nouvelle production à Salzbourg, qui coïncide avec sa prise de fonction en tant que directrice artistique du festival de Pâques, elle a choisi de s’entourer du Giardino Armonico, on reste plus que surpris par le choix de reconduire Andreas Scholl dans le rôle titre. Ce dernier est un Cesare terne et faiblard à tous les niveaux : projection insuffisante, vocalises savonnées, manque d’autorité ; tout ceci confirmant les impressions laissées par ses deux prestations parisiennes (TCE en 2006, Pleyel 2010). Que n’a-t-on confié ce rôle à Christophe Dumaux, lui qui y a fait ses preuves, et que l’on a ici distribué pour la n-ième fois en Tolomeo (rôle qu’il chante et joue à merveille mais que l’on aurait pu sans problème distribuer à un autre chanteur). Dumaux a pourtant récolté quelques huées à la fin de certaines de ses arias, pour le moins imméritées, surtout en comparaison de Scholl lui très applaudi! Troisième contre-ténor de la soirée, Philippe Jaroussky, s’il possède la tessiture de Sesto et le physique adolescent que requiert le personnage, n’en a pas la véhémence vocale, avec ce chant désespérément monochrome et lisse qui ne convient décidément pas à Haendel. Pourquoi ne pas avoir choisi Anna Bonitatibus ou Malena Ernmann qui ont récemment brillé dans ce rôle ? En Cornelia, Anne-Sofie von Otter essaye par l’usure de sa voix de montrer qu’elle est contralto, mais le rôle est trop grave pour elle. Par son métier, elle réussit toutefois à incarner une Cornelia d’une belle dignité.

Philippe Jaroussky

Les jolies couleurs du Giardino Armonico donnent un côté méditerranéen à ce Giulio Cesare si bizarrement distribué. Mais Haendel n’est pas Vivaldi et ses oeuvres demandent davantage que le dynamisme un peu répétitif et systématique de Giovanni Antonioni. Au final, la tension dramatique n’est pas suffisamment maintenue et les 4h30 de l’opéra passent lentement, un comble face à un tel chef d’œuvre!

On ne s’attardera pas sur la mise en scène vaine et ridicule signée par Moshe Leiser et Patrice Caurier. Les tenues militaires, le décor pesant et hideux, les gags à deux francs six sous (Cesare regardant avec des lunettes 3D une Cleopatra marylinesque prenant son envol sur un obus), la pseudo-rélecture actualisante (Cesare en représentant de l’Union européenne sur fond de tractations concernant des puits de pétrole) et autres facéties porno-chic terriblement lassantes (Tolomeo en émoi devant des revues érotiques, scènes d’humiliation de sa sœur Cleopatra etc.) : il y en a assez, c’est non seulement indigne des prix pratiqués par un tel festival, mais cela sent surtout grandement le réchauffé et le manque d’inspiration. Ce n’est pas choquant, mais juste épuisant.

Cecilia Bartoli & Christophe Dumaux

Et Cecilia Bartoli dans tout ça? Bien seule dans cette galère, sa Cleopatra est mythique et permet de sauver la production du naufrage : jamais la perfection vocale, l’inventivité, l’italianata, la déclamation si naturelle des récitatifs n’ont été ne serait-ce qu’approchés par les précédentes titulaires du rôle. Si sa prestation est largement gâchée par une mise en scène la plaçant dans des situations ridicules (lui faire chanter « Piangero » avec un sac sur la tête, il fallait oser!), on reste bouche bée devant de telles prouesses vocales et une si grande intelligence musicale. On rappelle également, tandis que Dessay, Netrebko ou Kaufmann sont en train d’annuler des mois à l’avance des prestations prestigieuses pour cause de « maladie », que Bartoli a donné au Mozarteum, la veille de ce Cesare, un récital comprenant pas moins de 20 (oui vingt!) arias, et non des moindres puisqu’on y comptait notamment tous les airs de Cleopatra!

Alors si la leçon de chant de Bartoli laisse encore une fois pantois, la difficulté qu’elle semble maintenant avoir à s’insérer dans des productions scéniques de haut niveau a de quoi inquiéter. Bartoli trouvera-t-elle un jour son Cesare?

Note : cette chronique est issue de la retransmission télévisée du spectacle sur Arte. Photos : festival de Salzbourg.

Giulio Cesare à Salzbourg : Bartoli seule contre tous
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