Hippolyte et Aricie à Garnier ou l’évidente perfection

Rameau – Hippolyte et Aricie – Paris, Opéra Garnier, 07/07/2012

Cet Hippolyte était le triomphe annoncé d’une bien terne saison 2011/2012 à l’Opéra de Paris, qui a erré entre ratages complets (Faust, Manon), reprises paresseuses (Barbier de Séville, Rigoletto) et exécutions musicales d’un autre temps (Don Giovanni, Cenerentola). Créée en 2009 au Capitole de Toulouse (alors dirigé par Nicolas Joël), cette production avait fait sensation et déclenché des chroniques toutes plus dithyrambiques les unes que les autres. Quelle ne fut donc pas notre surprise, à la lecture des premiers échos de cette reprise parisienne, d’assister à un accueil plus que réservé à Paris, et qui donna lieu à des débats houleux (à tel point que le célèbre forum Odb-Opéra manqua plusieurs fois de fermer le fil consacré à ce spectacle) ?

Andrea Hill (Diane) et Jaël Azzaretti (L’amour)

Les esprits s’étant quelque peu radoucis, et le spectacle ayant semble-t-il trouvé son public, c’est lors de l’avant-dernière représentation qu’on a enfin pu se faire une idée. Autant dire que les réserves précédemment évoquées nous ont alors semblé incompréhensibles. Pour nous, cet Hippolyte et Aricie est d’une rare perfection. Est-il si fréquent en effet d’assister à une telle symbiose entre mise en scène, décors, chanteurs, chef et orchestre ?

Deuxième mise en scène du musicologue et critique musical Ivan Alexandre, le spectacle a pourtant dû répondre, à Paris seulement comme de bien entendu, à d’étonnantes critiques de « passéisme ». Respecter un livret à la lettre et faire preuve d’une impressionnante connaissance musicale est-il désormais rétrograde ? Pourquoi un spectacle « en costumes » devrait-il forcément être ringard ? Ivan Alexandre a pourtant bien plus à dire que certains metteurs en scène auto-proclamés « modernes » dont le dogmatisme avant-gardiste n’est qu’une feuille de vigne légitimatoire masquant le manque de compréhension, de sensibilité et de profondeur de leurs relectures.

Topi Lehtipuu (Hippolyte) et Anne-Catherine Gillet (Aricie)

Or, pour une fois, on a enfin l’impression que les choses sont prises dans le bon sens, ce qui commence par un metteur en scène connaissant l’oeuvre et la respectant. Et que dire encore des sublimes costumes, des décors en trompe-l’oeil à la fascinante symétrie, des machines féeriques, des postures savamment réfléchies des interprètes et de l’émotion à fleur de peau qui naît de chacun de leurs gestes ? Autant la démarche de Benjamin Lazar (par exemple) nous apparaît comme un peu vaine, car inadaptée aux salles d’aujourd’hui et trop systématique, autant on redemande des mises en scènes comme cet Hippolyte. Haendel attend maintenant Ivan Alexandre!

Tellement plus à l’aide dans la tragédie lyrique que chez Haendel, Emmanuelle Haïm impressionne également et réussit à maintenir la tension de façon constante : superbe accompagnement de la mort de Phèdre par exemple (avec ses cordes tendues à l’extrême), belle aisance dans les scènes dansées. Quelque fois, on aimerait la bousculer et on rêverait d’encore plus de contrastes. Mais globalement, ce que Haïm réussit ce soir est superbe. Un grand bravo également à son Concert d’Astrée – choeurs et musiciens -, ce soir précis, puissants et majestueux.

Marc Mauillon (Tisiphone) et Stéphane Degout (Thésée)

La distribution, sans aucun point faible, est largement dominée par le Thésée de Stéphane Degout qui clôt ainsi une inoubliable saison à l’Opéra de Paris où il a triomphé dans tous les genres, de Wagner à Debussy. En Phèdre, Sarah Connolly doit lutter face au souvenir des anciennes titulaires du rôle (Bernarda Fink, Jessye Norman, Lorraine Hunt) mais s’en sort plutôt bien : si elle ne peut égaler ses anciennes rivales côté diction et prestance, elle montre une belle aisance sur toute la tessiture du rôle. En Aricie, Anne-Catherine Gillet est une évidence : ce timbre incroyable, qui allie légèreté et puissance dans la projection, ce tremblotis qui rend sa voix si particulière mais qui jamais ne gêne. Topi Lehtipuu est un très bel Hippolyte, timbre somptueux, français impeccable. Aux saluts, c’est pourtant l’Amour de Jaël Azzaretti qui gagnera à l’applaudimètre : il faut dire qu’Emmanuelle Haïm lui a fait un beau cadeau en transformant l’air « Rossignols amoureux » du dernier acte en véritable air de concert avec soli de flûte et violon. Un cadeau si mérité pour cette superbe chanteuse, tant sous-distribuée. Elle mérite Cleopatra, Susanna, Morgana, … vite ! Quant aux seconds rôles, chacun d’entre eux mériterait d’être cité.

Sarah Connolly (Phèdre)

Il faut maintenant que ce spectacle vive, voyage et soit repris. On le répète souvent sur ce blog, trop de nouvelles mises en scène sont inutilement créées, alors qu’il existe tant de merveilles à faire tourner. Comme cet Hippolyte qui, n’en déplaise aux esprits grincheux et aux désabusés, atteint la perfection.

Photos : ClassiqueInfo.com

 

Hippolyte et Aricie à Garnier ou l’évidente perfection
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