A Vienne, un Idoménée sombre et musicalement sensationnel

Mozart – Idomeneo – Vienne, Theater an der Wien, 15/11/2013

Julien Behr & Richard Croft

Pour ce nouvel Idomeneo, le Theater an der Wien n’a pas lésiné sur les moyens, réunissant le jeune metteur en scène qui monte, le plus grand chef mozartien actuel (on nous pardonnera cette appellation que l’intéressé renierait) et une distribution plus qu’engageante sur le papier. Miracle, le tout a tenu ses promesses et c’est une soirée sensationnelle auquel le public viennois a assisté. Les deux enfants terribles Jacobs et Michieletto ont-il réellement travaillé en concertation ? Difficile de le savoir, toujours est-il que Jacobs a semble-t-il accepté certains compromis (trois airs, des récitatifs et une partie du ballet sont coupés) et, à l’inverse, certains effets a la Jacobs (percussions, traits musicaux ajoutés) semblent réellement s’intégrer à la mise en scène.

Idomeneo04Damiano Michieletto propose une vision extrêmement sombre (voire déprimante) du chef d’oeuvre de Mozart : sol terreux jonché de chaussures, peuples crétois et troyen se mouvant comme des morts vivants, noirceur des décors et des costumes. Illia erre telle une punk à chiens, Idamante semble perdu, et Idomeneo ne sait plus où il en est. Michieletto voit avant tout dans Idoménée une illustration de la transmission (et de la rivalité) entre un père et son fils, d’autres y ont bien sûr pensé avant lui. Idomeneo va mourir et, avant la renaissance qui va suivre ce moment, tout n’est que chaos et souffrance. Si tout n’est pas lisible ni compréhensible, l’ensemble est fort, cohérent et extrêmement prenant. Michieletto sait créer des atmosphères, sans recourir au gadget ; il sait également obtenir le maximum de ses chanteurs/acteurs. En témoignent ces très beaux mouvements de foules ou encore les fins de chacun des actes, très réussis, comme ce moment à la toute fin où Illia accouche sur scène, sous la musique du ballet de l’oeuvre. Des vidéos (signées RocaFilm) sont judicieusement intégrées au dispositif. Une atmosphère lourde donc, que ne vient troubler à l’occasion qu’Elettra, volontairement traitée ici de façon décalée et comique.

Idomeneo03
Marlis Petersen & Richard Croft

En Illia et Idomeneo, Richard Croft et Sophie Karthäuser, on le savaitsont des références absolues, que les chefs s’arrachent puisqu’ils ont déjà chanté ces rôles auprès par exemple de Marc Minkowski ou Jérémie Rhorer. Alors que sa voix évolue toujours vers plus de dramatisme, la soprano belge, très à l’aise, sublime les vocalises et les lignes aériennes de la jeune princesse troyenne. Quant à Croft, inégalable dans les vocalises insensées du « Fuor del mar », il apporte une fois de plus au rôle titre l’incomparable fragilité de son timbre. Une délicatesse qui convient tout à fait à la vision de Michieletto, même si le chanteur apparaît maintenant au bord de ses limites dans ce personnage (la projection reste limitée dans une salle somme toute petite) … mais quel art !

Idomeneo06
Gaëlle Arquez

Les deux frenchies de la soirée ont été chaleureusement accueillis, ce qui confirme une nouvelle fois l’excellente santé du chant français. Pour ses débuts dans le théâtre (et à Vienne ?) et sa première collaboration avec Jacobs, Gaëlle Arquez n’a pas déçu. Idéalement crédible dans cet Idamante au look adolescent, elle délivre une prestation mémorable, toujours dans l’évidence et le naturel. Presqu’un miracle cette tendresse dans les récitatifs accompagnés ou encore ce moment qui ouvre, à l’unisson avec l’orchestre, le fabuleux quatuor du 3e acte. En Arbace, bien que privé de son air du 2e acte, Julien Behr confirme une nouvelle fois les espoirs placés en lui. Un peu gauche scéniquement (ce qui est volontaire), il réussit à réellement donner du sens au personnage.

Idomeneo02
Marlis Petersen

En Elettra pin-up nymphomane et reine du shopping, Marlis Petersen déménage ; c’est la grande triomphatrice de la soirée. Actrice géniale, elle restitue l’excentricité et la folie grandissante du personnage jusqu’à une mémorable scène finale où elle finit chauve, pleine de terre sur le corps. La chanteuse n’est pas en reste, la voix est superbe de santé, à l’aise sur toute la tessiture. Cette ‘incarnation « pleine de santé » d’Elettra tranche avec celle, cruelle et vicieuse, présentée par Alex Penda pour Jacobs au disque.

René Jacobs et le Freiburger Barockorchester sont une nouvelle fois superlatifs, tout comme le formidable Arnold Schoenberg chor. Heureux public viennois qui a le droit chaque année, dans ce théâtre aux dimensions idéales, à une nouvelle production scénique dirigée par Jacobs (mais pas que lui, Harnoncourt est là également). L’aventure Jacobs/Mozart se poursuit : tournée des Noces de Figaro en cour, Enlèvement au Sérail programmé pour 2014 (disque et tournée, avec espérons Marlis Petersen en Konstanze). Le chef gantois a par ailleurs récemment évoqué sur France Musique vouloir aborder Lucio Silla et Mitridate. Que de promesses !

A Vienne, un Idoménée sombre et musicalement sensationnel
Mot clé :