Rencontre au sommet entre René Jacobs et Julia Lezhneva

Haendel – Il Trionfo del Tempo e del Disinganno – Paris, Salle Pleyel, 12/02/2013

Christophe Dumaux, Jeremy Ovenden, René Jacobs et Julia Lezhneva

L’oratorio italien présenté ce soir fut écrit par Haendel en 1707 lors de son séjour à Rome, il avait 22 ans à l’époque. Comme présenté dans le programme du concert, l’œuvre s’apparente plutôt à une cantate « grand format », à l’écriture vocale et instrumentale très virtuose, bien loin du caractère majestueux des oratorios anglais qu’Haendel écrira par la suite. Rappelons qu’à cette époque, un édit papal interdisait toute représentation d’opéra à Rome et que ces représentations d’oratorio permettaient à certains cardinaux de contourner la loi et de s’adonner au plaisir vocal.  Il Trionfo del Tempo e del Disinganno fut d’ailleurs écrit pour le cardinal Benedetto Pamphilj, qui en signa également le livret ! Comme dans tous les ouvrages de la période italienne de Haendel, l’orchestration du Trionfo est riche et foisonnante, parsemée de soli permettant de mettre en valeur les exceptionnels instrumentistes dont le caro Sassone disposait. Haendel appréciait tout particulièrement l’oeuvre, puisqu’il en réutilisa plusieurs morceaux dans ses opéras ultérieurs, l’exemple le plus emblématique étant la transformation de l’air « Lascia la spina » de la 2eme partie en « Lascia ch’io pianga » dans Rinaldo. L’oratorio fut remanié à deux reprises à Londres en 1737 et 1757. Il Trionfo est régulièrement donné : on l’a entendu ici même à Pleyel en 2007 dirigé par Marc Minkowski, qui en a présenté une version scénique en 2010 à Berlin. Il a été enregistré à plusieurs reprises, par le chef français justement, et d’autres (Alessandrini, De Marchi, Haïm notamment).

René Jacobs a choisi ce soir de donner la version initiale de l’œuvre qui comporte quatre personnages : Belleza, la Beauté (soprano) ; Piacere, le Plaisir (soprano) ; Disinganno, la Désillusion (alto) et Tempo, le Temps (ténor). A peine l’orchestre installé, une annonce a lieu : le chef et les musiciens demandent de ne pas applaudir au cours de la représentation. Effectivement, la soirée se déroulera dans un climat de concentration extrême, sans que le moindre petit toussotement ne soit à signaler. Cette ambiance particulière, ainsi que l’extrême nervosité des interprètes dans les premières minutes, est déstabilisante au premier abord ; ainsi, l’exécution n’est pas exempte d’hésitations au tout début. Mais très vite, les doutes s’évaporent et la relecture radicale de l’oeuvre que propose le chef gantois emporte tout sur son passage. Radicale à tous les niveaux : les tempi sont extrêmes, en particulier dans les passages les plus connus de l’oeuvre (« Un pensiero nemico di pace » ultra-rapide, le quatuor « Voglio tempo per risolvere » très lent). Le rendu sonore est également particulier : il bénéficie certes des belles couleurs données par le Freiburger et son riche continuo (clavecin, luth, orgue, harpe) ; mais on est également frappé par le côté aride que souhaite donner Jacobs à l’oeuvre (ces martèlements de violon sur l’air du Temps « Urne voi »). La disposition scénique déboussole également : si la Beauté et le Plaisir occupent le devant de la scène, la Désillusion et le Temps sont derrière l’orchestre (le profane devant, le sacré derrière comme me le signalait et l’expliquera sans doute plus en détail GF sur son blog). Disposition pas forcément optimale en termes d’écoute pour les spectateurs à l’orchestre (dont nous étions) mais probablement plus impressionnante du balcon. Bien entendu, Jacobs a intégré des transitions, écrit les da capos (très sobres avec une virtuosité portant plus sur les ornements que sur des envolées virtuoses délirantes ou vers l’aigu comme le proposait Emmanuelle Haïm), et presque déconstruit puis reconstruit l’oeuvre pour la faire sienne. Vision déstabilisante donc pour qui connait bien l’oratorio, mais efficace car elle interpelle toujours. Après quelques minutes d’hésitation, elle vous emporte dans un tourbillon qui ne vous lâche plus jusqu’à la dernière seconde. Ajoutons que la poésie et la sensibilité ne sont pas absentes de cette proposition, loin de là, il n’y qu’à entendre la bouleversante fin de la représentation. Minkowski, qui n’est pourtant pas le moins imaginatif des Haendelien, n’avait pas proposé une lecture aussi passionnante.

Sunhae Im et Julia Lezhneva

La représentation de ce soir marque la première collaboration entre René Jacobs et la jeune Julia Lezhneva, qui nous confiait récemment attendre beaucoup de cette rencontre. La soprano russe a livré une leçon de chant, à tous les niveaux (virtuosité, projection, prononciation, aisance scénique). Survolant avec une facilité insolente les airs du Plaisir, elle se permet d’ajouter avec classe (et presque discrétion) les plus incroyables petits ornements, trilles etc. En ce sens, citons deux moments particulièrement impressionnants : le brio avec lequel Lezhneva interprète les terribles vocalises de « Un pensiero nemico di pace »  et le superbe da capo du « Lascia la spina ». En ce qui concerne « Un pensiero nemico di pace » , à notre connaissance l’air est normalement confié au personnage de la Beauté (c’est par exemple Dessay qui le chante sur le disque d’Haïm), mais Jacobs a procédé à une inversion, tout comme Minkowski en 2008 qui confiait l’air à Anna Bonitatibus au lieu d’Olga Pasichnyk.

Face à cette tornade vocale, et dans le rôle tout aussi imposant de la Beauté, Sunhae Im fait valoir son joli timbre cristallin. De prestation en prestation, sa voix gagne en rondeur, en lyrisme, ce qui est prometteur pour la suite de sa carrière. La soprano coréenne – au contraire de Lezhneva – semble ce soir en revanche quasiment atteindre ses limites. Elle est également moins à l’aise au début de représentation où les airs très rapides montrent un timbre moins avantageux. Im est en revanche bouleversante en deuxième partie de représentation, elle clôt l’oeuvre par un moment où le temps semble s’arrêter : l’aria « Tu del ciel ministro eletto », accompagné d’un violon solo, qui arrachera même des larmes à Lezhneva ! Dans le rôle de la Désillusion, Christophe Dumaux est excellent, même si la voix a tendance à de plus en plus se rétrécir et la ligne vocale perturbée par des « effets » pas toujours heureux. Mais ces maigres réserves n’entament en rien une excellente prestation. Enfin, Jeremy Ovenden est superbe de la première à la dernière note : de couleur, de ligne, d’aigu. C’est bien simple, on a parfois l’impression d’entendre Anthony Rolfe Johnson, et ce n’est pas un mince compliment.

Que dire sur le Freiburger Barockorchester qui n’ait pas déjà été écrit ? Soulignons une nouvelle fois l’excellence individuelle des instrumentistes, ici rudement mise à l’épreuve et citons donc les principaux solistes : tout d’abord, Anne Katharina Schreiber au premier violon et également Gerd-Uwe Klein (violon), Katharina Arfken (hautbois), Guido Larisch (violoncelle), ou encore Sebastian Wienand (orgue),  Mara Galassi (harpe) et la fidèle Shizuko Noiri au luth (qui est présente dans tous les concerts de Jacobs, quel que soit l’orchestre). Au-delà de la prestation instrumentale, saluons l’excellence de la mise en place : par ses rebondissements, ses coupures et les ajouts de Jacobs, ce Trionfo doit être terrible à exécuter et mérite une concentration de tous les instants. Après Radamisto à Vienne, l’année Haendel-René Jacobs se poursuit donc sous les meilleurs auspices.

Rencontre au sommet entre René Jacobs et Julia Lezhneva
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