Entretien avec … Bernard Richter

La plupart d’entre nous ont découvert le ténor suisse Bernard Richter dans le rôle titre d’Atys, à l’occasion de la résurrection de la production Christie-Villégier en 2011. Depuis, il a magistralement interprété deux rôles mozartiens à Paris : Don Ottavio à l’Opéra Bastille et Ferrando au TCE. Avant de partir pour Salzbourg, où il incarnera Tamino dans la production-événement de la Flûte enchantée dirigée par Harnoncourt au festival d’été, Bernard Richter a accepté de répondre à nos questions.


Pouvez-vous nous raconter comment est venue votre envie de chanter, et nous parler de vos études musicales et de vos débuts ?

L’envie de chanter s’est présentée de façon très naturelle depuis ma plus tendre enfance. Mais avant de sentir que j’avais des prédispositions vocales, j’avais un besoin d’harmonie au sens musical large du terme. Cela s’est traduit par l’écoute incessante des chefs-d’œuvre de Mozart, Mendelssohn et d’autres compositeurs classiques. J’enfilais les vestes de mon père et dirigeais. Je sifflais sans cesse, vite et déjà très juste! J’ai ainsi développé mon oreille musicale, mon écoute et certainement une musicalité. Ce jardin prenait forme en moi et je savais que je ne le quitterais plus. J’avais 12 ans. Un peu de trompette, batterie, et à 18 ans j’étais prêt pour m’ouvrir et semer plus concrètement ce grain d’envie de chanter qui germait en moi depuis si longtemps. Etudes de chant, Opéra Studio Suisse à Bienne en Suisse, auditions, voyages, master class, avec un fil rouge, la scène. J’y débute dans l’oratorio principalement dès l’âge de 20 ans. Quatre années plus tard, mon premier rôle à l’Opéra, au Théâtre de Neuchâtel. Ce fut Ottavio dans Don Giovanni. J’ai ainsi gravi les échelons sur les scènes régionales helvétiques, notamment en Suisse alémanique. Le tournant international fut le Concours international de Paris qui me permit de suivre Henri Maier, alors dans le jury et nommé directeur de l’Opéra de Leipzig. Il m’y invita pour une saison, interprétant notamment mon premier Tamino. J’y fis aussi mes débuts dans Wagner et Lortzing. J’ai aussi « goûté » pleinement à cette ville et à cette saison. Ce fut une sorte de deuxième pierre apportée à l’édifice de ce chemin de carrière artistique.

Avec Patricia Petibon dans Don Giovanni (Opéra Bastille, 2012)

Vous venez de chanter dans la très controversée production de Don Giovanni de Michael Haneke à l’Opéra de Paris. Comment s’est passé votre travail sur cette production ?

Cette période fut riche et positive à tous points de vue. Ce fut une étape importante dans mon évolution. Tout d’abord d’aller encore plus loin dans ce caractère  d’Ottavio, trop souvent sous-estimé à mon sens,  dans ce qu’il peut apporter comme contrastes si vifs dans cet opéra de Mozart. Sans chercher pour autant à rivaliser avec ce que représente Don Giovanni. Nous étions servis par une mise en scène cash, forte, dans laquelle l’identité de ce personnage dans sa vérité prenait tout un relief. Cela a, pour mon plus grand bonheur, clairement joué sur la façon dont j’ai vocalement pu revisiter et affiner l’interprétation. Philippe Jordan (avec qui je collaborais pour la première fois), avec son redoutable professionnalisme, a su me guider très loin dans mes ressources du moment ! J’ai également eu  la chance de collaborer sur cette reprise avec un casting d’exception.

Le fait de chanter à l’Opéra Bastille, une très grande salle, et avec un orchestre « non baroque », a-t-elle modifiée votre façon de chanter ?

Un bon vin se boit à n’importe quelle table ! J’entends par « bon vin » le fruit d’un bon équilibre entre l’orchestre et les chanteurs. Mon approche vocale demeure techniquement la même quel qu’en soit le lieu. Certes, la grande salle de Bastille et son volume généreux rendent plus crédible la place d’un orchestre « non baroque » et imposent d’aller encore plus loin dans la nuance.

Nous vous avons également entendu à Paris dans Cosi fan tutte avec Jérémie Rhorer ? Est-ce important de chanter Mozart avec des instruments anciens ?

C’est pour moi un peu comme si vous demandiez à un joueur de tennis professionnel s’il est important de jouer sur le gazon de Wimbledon dans la saison! Les instruments anciens et les sublimes formations d’aujourd’hui et d’hier qui les représentent font partie du décor musical mondial et ne sont pas en phase de disparition. Maintenant, les programmations se font en fonction des lieux, des possibilités et sensibilités de ceux qui décident. À nous, interprètes solistes vocaux, d’en tirer le meilleur et de nous adapter.

Avec Emmanuelle de Negri dans Atys (Opéra comique, 2011)

Le public français vous a découvert dans la reprise d’Atys l’année dernière, pouvez-vous nous raconter comment s’est passée cette fabuleuse histoire ?

Atys fut une expérience professionnelle émouvante. Ce fut une reprise très attendue de tous. William Christie et Jean-Marie Villégier, assistés de Christophe Galland, tous étaient à nouveau présents, jusqu’au chef maquillage, costume et perruque. Ils y ont mis la même passion ici, avec toute l’émotion qui se lisait dans leur regard, et qui semblait bien refléter ce que pouvait représenter à l’époque déjà cette étape dans leur propre vie d’artiste. Pour Atys, le mariage de Quinault et Lully fut un électrochoc artistique. La force de ce livret avait déjà dès le départ séduit William Christie. Lully en a fait un chef d’œuvre de plus dans l’histoire de la musique. Apprendre à déclamer ce texte fut un bonheur de tous les jours. Nous avons été sur cette production une belle famille durant les mois qui nous ont réunis au sein de cet événement. D’autant plus heureux que le public a accueilli le résultat de cette reprise avec un enthousiasme que peu d’entre nous oublierons !

Vous allez chanter l’été prochain à Salzbourg avec Nikolaus Harnoncourt ? Seront-ce vos débuts au festival ?

Non, j’ai débuté au Festival de Salzbourg en 2005 dans Die Gezeichneten (Schrecker) avec Nagano, puis en 2007 et 2009 dans Armida (Haydn) avec Bolton. Certes avec Tamino, ce sont des débuts dans un rôle de premier plan et dans un Festival de premier plan … une première pour moi dans ce contexte et un beau cadeau!

Vous avez chanté Il mondo della luna (avec Harnoncourt) ainsi qu’un autre opéra encore moins connu de Haydn (Acide). Est-ce important de présenter des œuvres un peu moins connues ?

C’est certainement important, notamment, et surtout chez Haydn. Un génie du classicisme qui suggère tant à l’artiste dans sa liberté d’interprétation, là où Mozart a su par la suite tout mettre. De plus c’est également très stimulant de faire découvrir et revivre des œuvres inconnues qui furent parfois injustement sous-estimées. Il s’agit alors de les défendre. Bien qu’il faille respecter un style, c’est autre chose encore d’être le premier à proposer une interprétation.

Vous allez chanter Offenbach prochainement, pensez-vous orienter la suite de votre carrière plutôt vers les œuvres du 18e siècle ou de façon plus large ?

Non, je n’ai aucun plan de carrière particulier en termes de répertoire, si ce n’est de durer le plus possible tant que mon instrument et le plaisir suivront! J’ai des « feeling » certes et je sens une belle marge de progression dans ma voix qui se développe encore. C’est excitant de le sentir sans pour autant que je puisse être certain de la destinée! J’ai tout de même des aspirations plus « héroïques » sans que ce soit un but en soi, et je demeure à l’écoute de mon instrument. Je suis heureux de pouvoir jouir déjà d’une certaine polyvalence dans le répertoire que j’interprète.

Avec Camilla Tilling dans Cosi fan tutte (Paris, TCE, 2012)

Pouvez-vous nous parler de vos prochains projets, en France ou ailleurs ?

Après la Flûte Enchantée à Salzbourg, je ferai une première expérience avec Britten qui je l’espère ne sera pas la dernière, dans le cycle Nocturne op.60, aux Jardins Musicaux à Cernier en Suisse. J’effectuerai mes débuts à l’Opéra de Lausanne fin 2012 dans Orphée aux enfers ; puis chanterai Froh dans le Ring de l’Opéra Bastille, où je retrouverai Philippe Jordan à la baguette ; suivi de Béatrice et Bénédict au Theater an der Wien à Vienne. D’autres projets majeurs chez Mozart également, ce qui me tient à cœur.

Mis à part le chant, avez-vous des passions particulières ou hobbys ?

Rien dont je ne puisse me passer en dehors de ma famille, mes amis et mon travail. Le spectacle de la vie me passionne. Je suis très observateur et j’aime profiter des choses simples, c’est-à-dire presque tout! Je suis de nature curieuse et ne m’ennuie jamais. Je suis très intéressé par l’actualité dans le monde et lis beaucoup la presse. Le tennis et le jogging sont les sports que j’aime et que je pratique. Je préfère encore plus les bienfaits qu’offrent les bonnes tables dans des cadres agréables. Le sport est donc inévitable mais je n’en fais jamais assez !

Dernière question : ce blog s’appelle « Il tenero momento » en référence à l’air de Cecilio dans l’opéra Lucio Silla de Mozart. Connaissez-vous, et appréciez-vous cet air et cet opéra ?

C’est un bel air en effet. Mais dans Lucio Silla, ce sont les airs de Giunia que je retiendrais.

Photos : www.bernardrichter.ch , Opéra comique et Altamusica

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