Entretien avec … Franco Fagioli

Né en Argentine en 1981, Franco Fagioli est l’un des cinq contre-ténors ayant participé à l’enregistrement de l’Artaserse de Vinci récemment sorti chez Virgin Classics. Il y chante le rôle d’Arbace, que Farinelli fit triompher dès la reprise de l’opéra en 1731, et il y est éblouissant de virtuosité. Il avait auparavant campé un tonitruant Cesare aux côtés de la Cleopatra de Cecilia Bartoli à Zurich ou encore un détonnant Andronico dans Tamerlano  dirigé par Minkowski cet été à SalzbourgAvant de le retrouver dans ce même rôle à l’Opéra de Nancy et en concert au TCE (11 et 13 décembre 2012), rencontre avec un contre-ténor qui n’a pas peur de prendre des risques.

Comment est né le projet de cet Artaserse de Vinci ?

Je suis particulièrement ravi de faire partie de ce grand projet ! C’est très intéressant car nous proposons l’opéra tel qu’il a été créé à Rome, c’est-à-dire chanté uniquement par des hommes, ce qui n’avait encore jamais été fait depuis. J’y interprète le rôle d’Arbace, écrit par Vinci pour le célibrissime castrat Carestini (pour qui Haendel écrivit notamment le rôle titre d’Ariodante). Le rôle est superbe, très dramatique, typique du héros baroque. Quelques années plus tard, Hasse a mis également en musique le même livret de Metastase et le rôle d’Arbace était alors chanté par Farinelli. J’ai chanté ce dernier rôle cette année en Italie au Festival della valle d’Itria, c’était un grand moment également. C’est très difficile à chanter, mais tellement passionnant !

Quand avez-vous décidé d’être chanteur ?

J’ai décidé d’être contre-ténor à l’âge de 18 ans. Plus jeune, je chantais dans le choeur d’enfants de ma ville. J’étais soprano et j’avais l’occasion de chanter certaines parties soli, c’était une expérience formidable. On m’a alors choisi pour être l’un des trois garçons de la Flûte enchantée. Ce fut inoubliable, j’en ressens encore des émotions quand je me souviens de ces moments où j’étais sur scène accompagné de l’ orchestre, avec tous ces incroyables chanteurs. Cela a été comme un moment déclencheur, même si le chant faisait déjà partie de moi. J’ai alors commencé à étudier le piano – ce qui m’est d’une grande aide maintenant pour ma carrière -, tout en continuant à chanter ou à « jouer » avec ma voix dans le registre aigu. J’ai ensuite dirigé un choeur, enseigné et me suis aperçu que j’avais des facilités à chanter en voix de tête, en plus j’aimais beaucoup le résultat … mais cela restait encore un amusement. Un jour j’ai acheté par hasard le CD du Stabat Mater de Pergolèse chanté par Emma Kirkby et James Bowman et j’ai découvert que ce que je faisais était en fait de chanter comme un contre-ténor. J’ai alors commencé à prendre des leçons de chant.

En Idelberto dans Lotario de Haendel (Karlsruhe, 2006)

Votre voix est plutôt aiguë par rapport à la moyenne des contre-ténors, la définissez-vous comme « soprano » ? Travaillez-vous tout particulièrement pour maintenir ce registre aigu ?

Disons que ma voix est de tessiture mezzo-soprano. Bien sûr, dans le baroque, je chante également des rôles écrits pour des voix de soprano. Mais en général, quand je chante Haendel (Ariodante, Serse, Ruggiero), Mozart (Sesto, Idamante) ou Rossini (Arsace, Malcolm, Tancredi), je suis plutôt mezzo-soprano. J’aime également les rôles d’alto comme Giulio Cesare. Quant à mon registre aigu, je dirais qu’il est plutôt la conséquence d’une technique particulière d’entraînement vocal.

Nous vous avons vu cet été à Salzbourg aux côtés de Placido Domingo dans Tamerlano. Comment avez-vous vécu la participation à un tel projet et le fait de chanter dans l’énorme salle du Festspielhaus ?

C’était fantastique ! Je chantais le rôle d’Andronico, écrit pour le castrat Senesino, pour lequel Haendel a également écrit le rôle titre de Giulio Cesare. J’ai rencontré Marc Minkowski il y a quelques années quand il m’a choisi pour chanter ce rôle à Zurich aux côtés de Cecilia Bartoli en Cleopatra ; c’est toujours un plaisir de travailler avec lui. Et chanter au côté de Placido Domingo est un grand honneur, je ne pouvais  être que ravi et apprendre beaucoup de ce grand chanteur. Tout comme pour Cecilia Bartoli.

Dans votre récital Haendel/Mozart paru en 2004, vous chantez notamment des extraits du rôle de Sesto dans la Clémence de Titus. Ce rôle est rarement chanté par des contre-ténors, l’avez-vous déjà interprété sur scène ?

Mozart a écrit ce rôle pour un castrat, tout comme celui d’Idamante dans Idoménée. C’est un plaisir pour moi de chanter ces rôles, dans la tradition des castrats. Je ne les ai pas encore chantés sur scène, sauf les arias de façon isolée. J’aimerais beaucoup participer à des productions pour aborder les rôles dans leur ensemble.

Quels rôles aimeriez-vous chanter et avec quels artistes aimeriez-vous travailler ?

J’aime chanter les rôles de Giulio Cesare, Ariodante, Ruggiero (Alcina), Serse , Bertarido (Rodelinda) de Haendel ou d’autres de Mozart : Sesto, Idamante donc ou encore Cecilio de Lucio Silla. J’aime également beaucoup les opéras seria de Rossini, j’ai déjà chanté le rôle d’Arsace dans Aureliano in Palmira à ce même festival della valle d’Itria à Martina Franca. Ce rôle d’Arsace a été écrit pour le dernier castrat à s’être produit sur scène, Giovanni Battista Velluti. Les rôles masculins de Rossini écrits pour voix de mezzo soprano me plaisent également beaucoup : Tancredi, Malcolm (La donna del lago), Arsace (Semiramide). Quant aux artistes, j’ai adoré chanter avec Placido Domingo, Vesselina Kasarova, Cecilia Bartoli, Jonas Kaufmann ou encores mes collègues contre-ténors Max-Emmanuel Cencic et Philippe Jaroussky. J’espère que l’avenir me réservera d’autres rencontres de ce type avec de tels artistes.

Il y a beaucoup de contre-ténors connus de nos jours, dont beaucoup ont des contrats avec des maisons de disques. Est-il difficile de se faire sa place et participer à des productions ?

Oui, il y a de plus en plus de contre-ténors, mais c’est très bien ainsi ! Chacun a une façon différente de chanter, c’est ce qui fait nos particularités respectives.

Avez-vous d’autres passions que la musique ?

Oui, autant que faire se peut. J’adore le tennis, la lecture ou encore le cinéma !

Ecoutez notre playlist Spotify Franco Fagioli ici

Photos : Site officiel de Franco Fagioli

Découvrez le site de Parnassus Arts Productions, à l’origine de récents projets tous aussi passionnants  les uns que les autres : Artaserse (Vinci), Alessandro (Haendel), Faramondo (Haendel), etc.

 

 

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