Entretien avec … Lenneke Ruiten

« Exceptionnelle« , « La découverte de la soirée » : Lenneke Ruiten fait actuellement l’unanimité en Ophélie, dans le Hamlet présenté à la Monnaie de Bruxelles par le tandem Minkowski/Py. Il est vrai qu’avec son agilité, son incroyable aisance dans le suraigu et son timbre coloré, la voix de la jeune soprano néerlandaise a tout pour faire un tabac. Le public parisien pourra bientôt en témoigner : elle sera en juin 2014 à la Cité de la Musique, dans l’Orlando de Haendel dirigé par René Jacobs.

Photo : Victor Thomas

Pouvez-vous nous parler de vos débuts ?

J’ai tout d’abord étudié la flûte aux conservatoires d’Alkmaar et Amsterdam, mais j’ai toujours éprouvé plus de satisfaction à chanter. Adolescente, j’ai en effet fait partie de différentes chorales, et suis alors tombée amoureuse de la musique de Bach ou Mozart, ainsi que de la voix de Maria Callas. Après avoir gagné en 2002 un concours de chant lyrique (International Vocal Competition in’s-Hertogenbosch), j’ai commencé à participé à différents concerts, principalement dans le répertoire baroque et auprès de John Eliot Gardiner, Ton Koopman ou Emmanuelle Haïm.

Vous avez déjà abordé un nombre important de rôles, aux profils très différents. Comment définiriez-vous votre voix ?

Je dirais que je suis une soprano lyrique colorature. J’ai toujours pu atteindre le suraigu sans problème, et avec le temps, le médium et le côté le plus lyrique de ma voix se sont développés. J’aime beaucoup cette combinaison entre la flexibilité et la légèreté d’un côté, la couleur et l’émotion de l’autre. De toute façon, je ne crois pas vraiment qu’on puisse cataloguer les rôles. Par exemple, Zerbinetta (Ariane à Naxos de Richard Strauss) est officiellement colorature, mais le personnage présente tant d’aspects différents, qu’il y a besoin de ce côté lyrique dans la voix pour rendre pleinement justice au rôle. Quand j’aborde un personnage, je ne fais pas attention au type de voix auquel il est censé se rattacher. Si le personnage correspond à ma voix, alors je le chante, que ce soit Zerbinetta ou Pamina.

Pouvez-vous nous parler de cette production d’Hamlet à Bruxelles ?

J’adore cette production ! Ophélie est un rôle magnifique, avec plein de défis à relever. Le plus intéressant dans les répétitions du spectacle a été de s’intéresser à la relation entre Hamlet et Ophélie. L’a-t-il réellement aimé? Quelle sorte de femme était-elle ? Comment et pourquoi est-elle devenue folle ? La mise en scène d’Olivier Py pour cette scène de folie est magnifique, elle rend complètement justice au personnage. Quant à ma collaboration avec Marc Minkowski, c’est comme un rêve devenu réalité. Il n’y a pas tant de chefs d’orchestre au monde avec qui une collaboration se fait de manière si naturelle. J’ai l’impression de pouvoir tout tenter, il me conseille toujours au mieux. J’adore sa vision de la musique, son investissement, ainsi que la très forte connection qui existe entre sa façon de diriger et ce qui se passe sur scène.

MozartVotre premier récital avec orchestre était consacré à Mozart, dont vous avez chanté plusieurs rôles (Konstanze, Fiordiligi, etc.) … que représente Mozart pour vous ?

Souvent je dis en blaguant que je suis la plus grande fan de Mozart, mais il y a du vrai dans cette plaisanterie. Je crois qu’il y a pas besoin d’expliquer le génie absolu qu’il est : sa façon de mettre en musique un livret, de s’intéresser aux personnages, son orchestration, comment il crée des moments de pur bonheur musical, etc. Il y a toujours des gens pour le trouver un peu superficiel, pour moi il y a au contraire en lui une grande profondeur poétique et beaucoup de mélancolie. Au-delà de ses opéras, il y a également toute cette merveilleuse musique instrumentale : musique de chambre, symphonies, concertos. Quand je chante un opéra de Mozart, cela m’apprend toujours quelque chose de nouveau sur moi. Son écriture musicale, et tout particulièrement pour la voix de soprano, est éblouissante ; elle met toujours en valeur la beauté et les différentes possibilités de la voix, sans que jamais cela ne soit vide de sens.

Est-il important pour vous de chanter avec des orchestres jouant sur instruments d’époque ?

J’aime les couleurs des deux types d’orchestre, instruments d’époque et modernes. Pour moi, la différence ne vient pas tant des instruments mais de la façon de jouer et de diriger. Je préfère par exemple chanter Bach avec des instruments modernes, si l’orchestre est attentif à la musique, plutôt qu’avec un orchestre sur instruments anciens jouant trop fort ou désaccordé.

Le public parisien va vous entendre en juin prochain dans l’Orlando de Haendel dirigé par René Jacobs. Avez-vous déjà travaillé avec lui ?

Cela sera ma première collaboration avec René Jacobs, et je suis très impatiente. Nous allons d’abord donner cet Orlando en version scénique à Amsterdam, puis en concert, notamment à Paris. J’aime beaucoup les versions de concert, de très belles choses peuvent s’y produire.

Photo : Victor Thomas

Pouvez-vous nous parler de vos futurs projets ou prises de rôle ?

J’ai un très bel agenda à venir ! Tout d’abord, plusieurs collaborations avec Marc Minkowski, et je me réjouis de ces opportunités de travailler avec lui : un Gala de fin d’année autour de Strauss et Lehar, la Passion selon Saint Jean, les Boréades de Rameau, et encore d’autres concerts. Au Staatsoper de Stuttgart, je vais aborder Zerbinetta, La Folie (Platée de Rameau) et Sophie du Rosenkavalier. J’ai également des concerts prévus au Festival de Salzbourg et vais chanter Minerva dans Il ritorno d’Ulisse de Monteverdi dirigé par Emmanuelle Haïm. Je rêve d’aborder des rôles du répertoire italien, tels que Gilda, Lucia ou Violetta.

Avez-vous d’autres hobbies à part la musique ?

J’ai deux hobbies : le jardinage et la peinture … mais peu de temps pour m’y consacrer. Avant d’étudier la musique, je voulais devenir peintre. Maintenant, cela me prend un an, voire deux, pour finir un tableau. Pour le jardinage, j’essaye de m’y adonner dans la grande ferme que je viens d’acheter. Mais j’ai peur de bientôt devoir engager quelqu’un pour  m’aider!

Connaissez-vous « Il tenero momento », l’air extrait de Lucio Silla de Mozart qui donne le nom à notre site internet ?

C’est une jolie coïncidence : je vais prochainement faire mes débuts à la Scala de Milan dans le rôle de Giunia dans ce Lucio Silla, sous la direction de Marc Minkowski. Je n’ai jamais chanté ce rôle, mais je suis sûre que je serai très bien entourée, et vous ne pouvez pas imaginer à quel point je suis impatiente !

Entretien avec … Lenneke Ruiten
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