Entretien avec … Lucy Crowe

Entretien avec … Lucy Crowe


Les baroqueux la connaissent tous : en quelques années, Lucy Crowe a déjà chanté Bach, Haendel ou Purcell avec les plus grands chefs de musique ancienne. Les parisiens n’ont ainsi pas oublié sa désopilante incarnation de Dorinda dans l’Orlando de Haendel au Théâtre des Champs Élysées en 2010. Alors que de nouveaux défis l’attendent – débuts au MET, Gilda et Rosina à Londres -, rencontre avec l’une des plus délicieuses voix en activité.

 

Pouvez-vous nous parler de vos débuts ?

Pendant mon enfance, ma mère écoutait tout le temps ses disques préférés : le Messie de Haendel, les plus grands succès de la Callas, la B.O. de la comédie musicale Blood Brothers ou encore ABBA. J’ai ainsi pris l’habitude de chanter toute petite et c’est devenu quelque chose que j’adorais ; plus encore, c’est devenu une façon pour moi de canaliser mes émotions. J’étais souvent rudoyée par mes camarades de classe, et rentrer à la maison en chanter « Vissi d’arte » était incroyablement thérapeutique ! J’ai donc su très tôt que je voulais en faire mon métier. C’est ma passion, et je me sens immensément chanceuse et privilégiée de pouvoir en vivre.

Quand vous êtes-vous dit que vous étiez faite pour chanter ?

Un de mes tous premiers rêves était de chanter à Covent Garden. Mes débuts là-bas ont donc revêtu pour moi un caractère vraiment exceptionnel. Faire de ses rêves une réalité est donné à peu de gens, et cela a donc été un des grands moments de ma vie. Je me souviendrai toujours d’avoir serré mes parents dans les bras en leur disant « Je l’ai fait » – quelques larmes ont coulé !

Un autre moment particulièrement mémorable fut mes débuts à l’Opéra de Chicago, dans un rôle que j’ai joué peu de temps après la production d’Orlando avec Emmanuelle Haïm. J’interprétais alors Iole dans la nouvelle production de l’Hercules de Haendel dirigé par Harry Bicket. Dans le premier air, où il est question de liberté, je chantais en combinaison orange, une capuche noire recouvrant mon visage et mes mains étaient liées ! J’ai eu beaucoup de succès dans ce rôle et ça m’a bouleversée d’être ainsi accueillie et encensée par le public et la critique américains. Mes débuts au Met auront lieu en novembre, et bien que je n’interprète qu’un second rôle (Servilia dans la Clémence de Titus), j’espère vraiment pouvoir faire impression.

Est-il important pour vous de chanter avec des ensembles baroques ?

J’adore chanter de la musique baroque avec des ensembles spécialisés comme le Concert d’Astrée. La raison pour laquelle j’aime autant la musique baroque vient de ce que celle-ci donne à ce point l’opportunité de peindre et de colorer les mots. Ton haletant, trilles, arpèges, son droit, ornements spontanés … tout ceci est tellement passionnant !

En Dorinda dans Orlando au TCE

Vous avez récemment chanté en France le rôle de Dorinda dans l’Orlando de Haendel dirigé par Emmanuelle Haïm ? Avez-vous d’autres projets Haendel ?

J’ai vraiment adoré chanter le rôle de Dorinda, C’était la première fois que j’abordais ce personnage et j’espère avoir l’occasion de l’interpréter à nouveau. Dorinda est un personnage intéressant, elle est naïve, timide, vulnérable, mais en même temps forte, courageuse et plein de fougue. J’ai aimé interpréter ces différentes émotions et m’employer à dépeindre toutes les nuances de son caractère : chanter tristement à un oiseau faisant office d’unique ami, puis exprimer ma frustration et ma colère face à l’amour et son caractère imprévisible. Malheureusement, je n’ai prévu d’autres prises de rôles haendéliens pour le moment mais j’espère que cela changera. Je ne rêve que de chanter Cleopatra !

Voudriez-vous chanter plus de bel canto ou d’opéras du 19e siècle ?

C’est intéressant que vous posiez cette question sur le bel canto car j’aimerais chanter tous les rôles du répertoire ! Cela vient peut-être du fait d’avoir grandi en écoutant Maria Callas, ou tout simplement du poids et de la profondeur des émotions se dégageant de cette musique qui m’émeut profondément. Les qualités requises pour être à la hauteur de ce répertoire – une technique solide, un très bon legato, une coloratura extraordinaire – sont quelque chose que j’ai envie d’atteindre. Bien sûr, je croise les doigts pour que ma voix continue à se développer de façon à correspondre à ces rôles, et il me faudra beaucoup de patience. J’ai récemment chanté Gilda à Covent Garden … c’est déjà un bon début !

Pouvez-nous parler de vos projets à venir ?

Outre mes débuts au Met, je m’apprête à chanter Adina et Susanna à Covent Garden, Rosina à l’English National Opera, Gilda à l’Opéra de Berlin, puis à partir en tournée avec la Miss Solemnis de Beethoven dirigée par Gardiner, et enfin incarner d’autres rôles au Festival de Glyndebourne ainsi qu’à l’occasion de concerts avec Emmanuelle Haïm, Yannick Nézet-Séguin, Andris Nelsons et Ivor Bolton. Je vais également enregistrer des œuvres de Lutoslawski avec Ed Gardner. Plein d’œuvres différentes à me mettre sous la dent !

Aimez-vous la France et y avez-vous d’autres projets?

Oui, j’adore la France. Je passais d’ailleurs souvent mes vacances dans le sud de la France étant enfant. J’y ai également donné mon premier concert professionnel, en Dordogne, où j’incarnais Belina dans Didon & Enée. Je suis mariée à un homme très aventurier, qui adore se perdre dans les villes et explorer les moindres recoins d’un endroit. J’ai donc beaucoup pérégriné et visité quantité de bars à Paris, Dijon ou Lille et j’ai adoré ça ! Je donne des concerts ici ou là, mais malheureusement pas d’engagements à l’opéra pour le moment.

Avez-vous d’autres passions que le chant ?

Oui, et je pense qu’il est essentiel de s’intéresser à d’autres choses que le chant ! J’adore skier, cuisine, jouer au tennis et voyager. J’aime également les animaux, notamment quand il m’est donné la possibilité de les voir évoluer dans leur milieu naturel. J’ai fait des treks pour voir des gorilles en Afrique, vu des tortues luth pondre leurs œufs à Trinidad et même des baleines à bosse en Australie. Je ne désespère pas de voir des tigres en Inde, malheureusement ils ne se sont pas montrés lorsque je me suis rendue là-bas ! Je suis également experte en plongée sous-marine : ayant une peur bleue de la mer, j’ai décidé de combattre cette phobie en m’initiant à la plongée lors de mon voyage de noces ! Je suis également désormais une maman, ce qui est fatigant et chronophage, mais la récompense est immense, ma petite Elsie est désormais la lumière de ma vie.

3 Comments

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  1. 3
    André Paradis

    Quelle artiste — et quelle voix spectaculaire! Nous l’avons entendu la premiere fois a cote de Rolando Villazon — concert Handel a Salle Pleyel. Totalement incroyable. Recemment en Servile (Clemenza) au Met — la meileure des artistes a cote de Garanca.

    merci pour l’interview.
    A Paradis — Toronto

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