La Gioconda débarque avec fracas à Paris

Ponchielli – La Gioconda – Paris, Opéra Bastille, 10/05/2013

L’entrée de la Gioconda – 137 ans après sa création à la Scala – au répertoire de l’Opéra national de Paris constituait bien sûr un des moments les plus attendus de la saison musicale parisienne. On se réjouit particulièrement à cet égard que l’ONP prenne à coeur sa mission patrimoniale et cherche à élargir son répertoire au-delà des quelques dizaines d’œuvres présentées en boucle dans toutes les maisons d’opéra du monde. On avouera toutefois que la partition est assez inégale : à quelques moments d’une grande beauté (l’air de la Cieca, le célébrissime « Cielo e mar », le grand duo/duel féminin, l’air final « Suicidio ») succèdent des passages parfois longs soutenus par une musique pas toujours inspirée (ah, ces interminables scènes de foule !) où l’on se dit que Ponchielli est loin de Verdi et Puccini. L’intérêt dramatique en revanche, ne faiblit jamais grâce au livret d’Arrigo Boito, qui annonce par endroits Otello. Quoiqu’il en soit, l’Opéra de Paris a présenté cette Gioconda de la meilleure façon, c’est-à-dire sous la forme d’un grand spectacle : voix castafioresques, ballet luxueux , décors splendides, chœurs et figurants en nombre … rien ne manque.

D’une grande valeur esthétique, la mise en scène de Pier Luigi Pizzi est un modèle de classicisme et d’efficacité. Les scènes de foule – dont on a déjà eu l’occasion de dire qu’elles sont un peu trop nombreuses à notre goût – sont joliment traitées, avec modération et sans ajout de détails inutiles, que ce soit de façon pittoresque (gamins jouant au ballon et autres attractions des quartiers plébéiens au 1er acte) ou en clin d’œil à la Venise festive du temps de Pietro Longhi (scène de bal du 3ème acte). Signés également par Pier Liugi Pizzi, les décors d’une grande sobriété réussissent sans qu’il soit nécessaire d’en rajouter, par quelques ponts, par une gondole, à évoquer la Sérénissime en évitant de sombrer dans le cliché. Au centre de la scène, seul élément du décor à rester stable tout au long de la représentation, un autel anthracite aura différentes fonctions, tantôt meuble liturgique, tantôt couche des amants ou table du sacrifice. On retient surtout de la soirée les très beaux jeux de couleurs qui animent décors et costumes : gris, noir, blanc et rouge sont les seules couleurs que l’on verra sur scène, en constante opposition, au milieu desquels tranche le bleu de la robe de la Gioconda. Ajouté au travail très soigné des lumières, le spectacle s’avère au final d’une grande beauté. Enfin, on apprécie également qu’un metteur en scène comprenne qu’il est service d’une oeuvre et de ses interprètes (et non l’inverse) et qu’il ne cherche pas à mettre les chanteurs en difficulté par des excentricités théâtrales superflues.

Marcelo Alvarez et Violeta Urmana

Dans l’ensemble, la distribution vocale a de l’allure : les voix passent sans problème la rampe de l’immense salle de la Bastille et tous s’investissent sans ménagement. La prestation de Violeta Urmana dans le rôle titre est toutefois assez déroutante : impériale par moments et d’une puissance à toute épreuve, la voix, qui est celle d’une grande tragédienne, révèle régulièrement des stridences et des aigus qui sont un supplice pour l’oreille. Luciana D’Intino, Eboli ici même il y a deux ans, présente les mêmes symptômes, en pire, avec des graves poitrinés de façon outrancière. Au final, les deux voix féminines se révèlent incapables de soutenir une phrase musicale sans que celle-ci ne soit interrompue par un cri ou une respiration. Parmi les chanteuses, María José Montiel dans le bouleversant rôle de La Cieca (mère aveugle de l’héroïne) est la seule convaincre totalement, avec son contralto plein de chaleur et de vibrations. Elle récoltera d’ailleurs un triomphe aux saluts. Chez les hommes, peut-être moins de punch et de panache mais des prestations vocales plus reposantes : le ténor Marcelo Alvarez, dont on aime la voix puissante et stylée, incarne avec beaucoup de musicalité Enzo Grimaldo, amoureux de Lucia et aimé de la Gioconda ; Orlin Anastassov (Alvise Badoero, chef de l’Inquisition de Venise) et Claudio Sgura (Barnaba, espion et « méchant » de la soirée) font bonne figure. Vainqueurs à l’applaudimètre, les magnifiques danseurs de l’Opéra de Paris, réservant pour la Danse des heures, ballet dont Walt Disney s’inspira dans son long-métrage d’animation Fantasia en 1940, une prestation virtuose et millimétrée d’un niveau technique exceptionnel.

L’orchestre dirigé par Daniel Oren nous a paru convenable. Une fois de plus, les musiciens, sans doute pressés d’aller fêter ça aux Associés (où vos fidèles reporters ont pu les croiser un peu plus tard) se sont évaporés de la fosse dès le début des saluts. L’Opéra de Paris est à notre connaissance le seul au monde où l’orchestre disparaisse de la sorte au motif que ses membres ne sont payés que jusqu’à l’extinction de la dernière note, ce qui ne va pas contribuer à améliorer sa réputation au niveau international (ni même au niveau du public qui se sent, avec raison, quelque peu méprisé).

La Gioconda débarque avec fracas à Paris
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