Triomphe à Salzbourg pour un étourdissant Lucio Silla

Mozart – Lucio Silla – Salzbourg, Haus für Mozart, 01/02/2013

Quel triomphe ! Ce Lucio Silla, l’une des affiches les plus attendues de la saison lyrique 2012/2013, a tenu toutes ses promesses. Chant, orchestre, direction, mise en scène, costumes, tout est proche de la perfection dans un spectacle réjouissant à plus d’un titre. D’abord, il est le fruit de semaines studieuses de répétitions, d’une collaboration précieuse et intelligente entre un chef d’orchestre et un metteur en scène totalement investis. Ensuite, il couronne de jeunes talents lyriques dans des rôles d’une incroyable difficulté. Enfin, il confirme le fait que l’œuvre de Mozart, hélas trop peu représentée (a-t-elle même été donnée un seule fois à Paris depuis une trentaine d’années ?) est un véritable chef d’œuvre. Dans aucun autre opéra de Mozart en effet (ceux de jeunesse comprises), la virtuosité ni le bel canto ne sont aussi présents, conférant à Lucio Silla une place à part dans l’œuvre du compositeur autrichien.

Inga Kalna & Olga Peretyatko

L’opera seria, donné à Milan en décembre 1772, fut, selon les propres dires de Leopold Mozart, un « triomphe »  avec plus d’une vingtaine de représentations. Pourtant, il marqua l’arrêt brutal de la carrière du jeune Mozart en Italie, où il ne remit jamais plus les pieds. L’œuvre est étonnante sur de nombreux aspects. Parcouru par de nombreux récitatifs accompagnés, des arias héroïques et plein de vitalité,  Lucio Silla séduit par sa fougue presque juvénile, qui donne à l’ouvrage un dynamisme et une ardeur caractéristiques. En outre, le jeune Mozart a eu à sa disposition l’une des plus prestigieuses distributions de toute sa carrière (le rôle titre mis à part) : le couple Giunia / Cecilio fut ainsi confié à la prima donna Anna de Amicis (les arias de Giunia étaient particulièrement chéris par Mozart, puisqu’il les fit chanter jusqu’à la fin de sa carrière) et au castrat Venanzio Rauzzini (pour lequel Mozart composa à la même époque le célébrissime motet Exsultate Jubilate). Pour ces deux stars, Mozart a écrit des airs sur mesure, où toutes les formes de virtuosité sont abordées.

Olga Peretyatko
Olga Peretyatko

Réussir Lucio Silla, c’est donc tout d’abord réunir deux chanteurs capables d’endosser les rôles écrasants des deux jeunes amants, gênés dans leurs desseins par l’amour tyrannique que le dictateur romain Lucio Silla voue à Giunia. Olga Peretyatko et Marianne Crebassa, belles comme des déesses et d’une crédibilité physique époustouflante, relèvent haut la main ce défi. Quel festival vocal, que de risques pris ! En Giunia, Olga Peretyatko exécute avec une facilité déconcertante les inhumaines difficultés du rôle, par exemple ces interminables vocalises sans respiration, dont même Dessay avouait qu’elle avait dû tricher pour les enregistrer au disque. Et elle en rajoute : l’air d’entrée se termine sur une vocalise finale couronnée d’un contre-mi bémol, l’aria « Ah se il crudel » par un arpège de trois octaves parcouru en une minute allant du fa-2 au fa-5 … tout simplement incroyable ! Mais Peretyatko, apparemment souffrante ce soir (qu’aurait-ce été si elle avait été en forme!), ne fait pas que dans le show vocal : le personnage est incarné jusqu’au bout des ongles, le texte brillamment mis en avant, et dans les passages élégiaques, elle bouleverse tout autant (magnifique aria « Fra i pensier« ). Dommage donc que Minkowski ait choisi de supprimer l’air du 2e acte « Parto, m’affreto », parfaitement dans les cordes de la soprano russe !

Marianne Crebassa

En Cecilio, Marianne Crebassa est toute aussi impressionnante et se jette avec une inconscience presque réjouissante dans le rôle de Cecilio. Il est vrai que Mozart a donné au personnage quatre superbes arias permettant de mettre particulièrement en valeur le chanteur : l’air d’entrée et ses superbes mezza voce (« Il tenero momento », qui donne le nom à notre site!), la fureur et les aigus bardés de « Quest’improvviso tremito », le beau legato et la mélancolie du « Ah se a morir mi chiama » et enfin la bouleversante simplicité du rondo « Pupille amate ». Quand on pense qu’il s’agit ici du premier véritable « grand rôle » scénique de la mezzo française sur une scène internationale, il y a de quoi avoir des frissons. Rien ne lui échappe dans le rôle : aucune vocalise, aucun aigu, aucune émotion. Sa voix brûle de désir à chaque instant, tout comme celle de son personnage. Marianne Crebassa est par ailleurs extraordinaire de présence scénique et parfaitement crédible en travestie. C’est donc par un triomphe plus que mérité que sa prestation fut accueillie à Salzbourg.

Les rôles de secondo uomo et seconda dama sont également idéalement tenus, même s’ils demeurent plus conventionnels musicalement. En Cinna, Inga Kalna vocalise avec aplomb (et virilité presque!), la voix est saine et bien projetée. Ses trois airs, éprouvants car enchaînant pendant de longues minutes et sans discontinuer de longues phrases vocalisées, sont rendus avec éclat. En ce sens, elle rappelle Yvonne Kenny dans l’enregistrement historique de l’opéra par Harnoncourt. Eva Liebau est la plus délicieuse des Celia, le personnage étant ici traité de façon presque comique. Très mutine, elle y apporte une touche de sensualité, et exécute avec fraîcheur les « cocottes » et autres passages staccato du rôle.

Rolando Villazón

Reste le cas Rolando Villazón. Le chanteur semble maintenant orienter sa carrière vers des rôles moins lourds, et plus particulièrement vers Mozart. Ce soir, le rôle titre de Lucio Silla lui convient bien, et beaucoup plus que son très étrange Don Ottavio enregistré pour Deutsche Grammophon. Impérial dans les récitatifs et dans les airs de fureur des deux premiers actes (dont le 2e semble avoir été transposé un ton au-dessus), il semble parfait dans ce rôle.  Il est vrai que ce Silla n’a pas à affronter les vocalises de Cecilio ou Giunia, et pour cause puisque le rôle fut en effet écrit pour un chanteur d’église venu remplacer au pied levé le ténor vedette initialement prévu. Mais voilà, on ne fait pas se déplacer Villazón pour un si petit rôle, si bien que Minkowski a eu l’idée de lui faire chanter au 3e acte un air de remplacement, prévu dans le Lucio Silla de Jean-Chrétien Bach écrit quelques années après celui de Mozart. Cette fois-ci c’est le prestigieux ténor Anton Raaff – créateur du rôle titre d’Idomeneo, qui tenait le rôle du tyran romain. Un air lent et particulièrement long (une dizaine de minutes) avec vents obligés (hautbois, basson, cor) et que Villazón vient chanter dans la fosse puis même derrière le chef au devant du premier rang. Un air certes magnifique, plutôt bien interprété (malgré des vocalises un rien tendues), mais dont l’esthétique maniérée et galante tranche brutalement avec le reste de l’œuvre. Scéniquement, l’effet, bien que presque traité au second degré (les personnages à l’arrière plan s’arrêtent comme paralysés) est extrêmement étrange. On avouera ne pas avoir été convaincu par cet ajout : pourquoi n’avoir pas privilégié un air de concert du jeune Mozart ou de Mitridate ? Villazón est accueilli en revanche par un tonnerre d’applaudissements dans la salle, coupant ainsi à nouveau l’action de quelques minutes supplémentaires !

Eva Liebau & Rolando Villazón

Quant à Marc Minkowski, il ne fait qu’une bouchée de la partition dont il traduit à merveille les plus saillantes caractéristiques : récitatifs accompagnés déchirants (même si on aurait aimé que le continuo de Francesco Corti, par ailleurs admirable, soit plus présent, pourquoi par exemple  faire taire le clavecin pendant le « Dunque sperar » qui introduit le premier air de Cecilio ? ), brillance des arias les plus héroïques (ceux de Lucio Silla et Cinna par exemple). Minkowski, plus encore qu’à son habitude, ne détend pas une seconde l’atmosphère. Pour l’anecdote, on retrouve un petit clin d’oeil au Cosi de Salzbourg en 2011, avec cette marche nuptiale au clavecin dans les récitatifs ! Ce Lucio Silla n’est pas donné intégralement : outre une aria de Giunia, le chef a supprimé quelques récitatifs, ainsi que le personnage d’Aufidio, il est vrai totalement inutile. Ses Musiciens du Louvre-Grenoble, particulièrement déchaînés (quelle ouverture !), sont également de la fête. Très fourni (16 violons), l’orchestre tombe parfois dans son pêché mignon d’être emporté par sa fougue et de jouer trop fort, obligeant le chef à intervenir pour calmer le jeu. Peut-être quelques violons en moins n’auraient-ils rien enlevé au rendu sonore, mais en revanche facilité la tâche des chanteurs. Autre tout petit regret : que Minkowski ait fait accompagner l’air de Cecilio « Pupille amate » par un seul quatuor à cordes. Mais ce sont là de bien maigres réserves face à ce tourbillon sonore permanent. Très belle prestation également du Salzburger Bachchor, notamment dans la magnifique scène d’ombre qui conclue le 1er acte.

Mise en scène, scénographie, lumière, costumes, chorégraphie : tout n’est que splendeur ce soir. On mesure la chance qu’on a d’assister à une telle merveille signée Marshall Pynkoski qui, tel un caprice pictural, choisit un mode de représentation baroque (costumes, gestuelle, danse) dans un environnement rêvé de ruines de la Rome antique. Miracle, pas une seconde d’ennui dans cette mise en scène, parfaitement millimétrée, et qui doit pourtant faire face à une difficulté de taille : la plupart des airs sont très longs (près de dix minutes par exemple pour chacun des deux premiers airs). Entre changements à vue et scènes à l’arrière plan doublant l’action principale, le dispositif est astucieux et diablement efficace. Tout comme cette idée, pas nouvelle mais ici utilisée fort à propos, de faire chanter la plupart des da capo au devant de la scène. L’ensemble des collaborateurs de ce dispositif sont également à féliciter : la scénographie et les costumes d’Antoine Fontaine sont magnifiques, tout comme la chorégraphie de Jeannette Zingg, très présente et qui s’intègre parfaitement dans la mise en scène, permettant ainsi de traiter avec grâce les longueurs propres à l’opera seria. Ce Lucio Silla, historique, mérite une captation DVD, ou même un enregistrement (sans coupure!). Il sera donné pour quatre nouvelles représentations au festival d’été à Salzbourg, puis en version de concert à Brême fin août (malheureusement sans Olga Peretyatko).

Photos : Wildbild, Sandra Stojkov (wild&team)

Triomphe à Salzbourg pour un étourdissant Lucio Silla
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