Mariinsky, Confidencen, Munich : les vacances d’Il Tenero Momento

Prokoviev – L’Amour des trois oranges – St-Pétersbourg, Mariinsky, 14/07/2013

Mozart – Les Noces de Figaro – Ulriksdals Slottsteater Confidencen, 21/07/2013

Verdi – Don Carlo – Munich, Nationaltheater, 28/07/2013

Trois lieux, trois œuvres : l’été d’Il Tenero Momento a été studieux mais plein de plaisir. Plutôt que de suivre plusieurs productions données au même endroit, comme nous l’avions fait l’an dernier au festival de Salzbourg, nous avons préféré, au détour de nos vacances, tester différentes façons de faire de l’opéra. Des propositions certes on ne peut plus éloignées les unes des autres mais qui se justifient pleinement et apportent chacune leur lot de découvertes.

L’Amour des trois oranges au Mariinsky

À Saint Pétersbourg, dans le « vieux » Mariinsky (par opposition à la nouvelle salle « Mariinsky 2 » où l’on donnait en ce mois de juillet essentiellement des ballets), nous assistons à une production maison de l’Amour des trois oranges, présentée pour la première fois en 2007 ici même. La mise en scène signée par le français Alain Maratrat est très convaincante, un peu naïve, mais très lisible pour les non connaisseurs. L’orchestre du Mariinsky et certains chanteurs ne font certes pas dans la dentelle, et certains passages vocaux un peu délicats ne sont pas un cadeau pour nos sages oreilles habituées à moins de rugosité. De la production, on retiendra également la forte interaction avec la salle : les chanteurs interviennent régulièrement dans le parterre, aux balcons et jusque dans la loge impériale ! Il en résulte une ambiance bon-enfant très agréable qui a comblé un public pour moitié composé de touristes. On en ressort avec l’impression d’avoir assisté à une production véritablement locale et s’inscrivant dans une longue tradition, comme on n’en fait plus dans les maisons d’opéras « branchées » de l’autre côté du continent européen où star system, diktat du metteur en scène et pinaillements du public ont étouffé la spontanéité et la simplicité qui étaient palpables ce soir. En sortant, vision surréaliste devant les loges du Mariinsky 2, où les danseurs et figurants de la production de Spartacus profitent de l’entracte pour s’octroyer une pause cigarette dans leur costume de légionnaire !

Les Noces de Figaro à Confidencen

Changement de décor complet la semaine suivante et direction Stockholm ou plus précisément la forêt du domaine royal d’Ulriksdal, qui abrite le théâtre de Confidencen. Bâti en 1753, il s’agit du plus ancien théâtre d’époque actuellement préservé en Suède, le célèbre théâtre royal de Drottningholm ayant été reconstruit en 1766 après un incendie. C’est dans ce bijou d’une centaine de places, scène éclairée aux bougies, que l’on assiste à une version « de chambre » des Noces de Figaro. Le projet, qui prend place tout l’été, est proposé par le grand chef d’orchestre suédois Arnold Östman, qui fut à l’origine dans les années 1980 des tous premiers enregistrements d’opéras de Mozart sur instruments d’époque pour le label l’Oiseau Lyre. Ce soir, Östman propose une version raccourcie d’un quart de l’opéra, arrangée pour une dizaine d’instruments qu’il dirige du clavecin. Le texte est habilement chanté en alternant l’italien et le suédois (voire le français!), ce qui permet une bonne compréhension de l’action. Costumes d’époque, délicieuse mise en scène, tout respire le bon goût. La distribution est étonnante, chacun chantant son rôle avec aplomb et précision, aidé par une salle de dimension humaine. On retiendra notamment la superbe Susanna de Randi Røssaak, miracle de délicatesse jusque dans son ornementation ou encore l’imposant Comte de Jakob Högström. Une soirée comme un bol d’air frais et qui souligne à quel point représenter Mozart dans d’énormes salles (telles que l’Opéra Bastille) est une véritable hérésie.

Anja Harteros et Jonas Kaufmann dans Don Carlo
Anja Harteros et Jonas Kaufmann dans Don Carlo

Le périple estival se conclut en forme d’apothéose avec un Don Carlo de Verdi à la distribution ahurissante – le couple Jonas Kaufmann et Anja Harteros en tête – donné dans le cadre du festival d’été de l’Opéra de Munich, où, en un mois, sont rassemblées plus d’étoiles lyriques qu’au cours des cinq dernières saisons de l’Opéra de Paris! Pour illustration, jugez vous-même des deux remplacements de dernière minute opérés pour la soirée : Ludovic Tézier prend la place de Mariusz Kwiecień en Rodrigo et Ekaterina Gubanova celle de Sonia Ganassi en Eboli. Quelques pinaillages pour débuter : Kaufmann, un peu trop barytonnant, est un peu long au démarrage et en impose moins que ses collègues en termes de projection ; Gubanova manque un peu de punch pour imposer totalement son Eboli (son « O Don fatale » sera ainsi trop retenu) ; Harteros peine curieusement dans certains passages graves et la direction de Zubin Mehta, trop lente, n’est pas toujours à la hauteur du dramatisme flamboyant ni de la solennelle majesté de l’oeuvre. Pour le reste,le niveau vocal atteint ce soir tient de l’hallucination. Ludovic Tézier, impérial de bout en bout et charismatique comme de coutume, incarne ce soir le Rodrigo de sa vie. René Pape, incroyable de puissance, est tétanisant à chacune de ses interventions en Philippe II. Ekaterina Gubanova est une étonnante Eboli, tout en raffinement (on n’a rarement entendu d’air du Voile aussi bien maîtrisé). Jonas Kaufmann et Anja Harteros, enfin … comment rêver plus beau couple pour Don Carlos/Elisabeth de Valois ? Le chant dans toute son excellence, son intelligence. Les moments beaux à pleurer sont légion ce soir, mais s’il fallait choisir on retiendrait le dernier acte, scotchant de la première à la dernière note avec notamment un « Tu che le vanita » chanté par une Harteros touchée par la grâce (comment pourrait-on mieux chanter cet air ?). La mise en scène de Jürgen Rose, plutôt dépouillée pour les standards de l’œuvre, est plutôt réjouissante, mais on l’aura compris … c’était le triomphe du chant que l’on fêtait ce soir à Munich.

Mariinsky, Confidencen, Munich : les vacances d’Il Tenero Momento
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