René Jacobs, désormais insurpassable dans Mozart

Mozart – La Finta Giardiniera – René Jacobs (Harmonia Mundi)

Mozart – La Flûte enchantée – Amsterdam, Concertgebouw, 17/11/2012

Qui arrêtera René Jacobs dans Mozart ? Deux ans après avoir enregistré pour Harmonia Mundi une Flûte enchantée de référence (voir notre dossier « Mozart en 10 CD« ), René Jacobs repart en tournée pour présenter sa vision du chef d’oeuvre mozartien avec une équipe de chanteurs légèrement remaniée et une version « mise en espace ». Cette tournée intervient elle-même au moment où le chef gantois sort un nouvel enregistrement Mozart tout aussi réussi que les précédents, une superbe Finta Giardiniera.

Commençons donc par cette Finta Giardiniera, créée à Munich en 1775 et souvent considérée comme une oeuvre charnière entre les opéras de jeunesse et ceux de la maturité. La version qu’en donne de René Jacobs s’installe pour nous tout en haut de la discographie disponible à plus d’un titre. Fidèle à lui même, le chef présente une version « différente » de l’oeuvre, puisqu’il s’agit d’une version réorchestrée (en ce qui concerne les vents), anonyme et posthume de 1796 (Jacobs va jusqu’à sous-entendre que Mozart pourrait en être à l’origine). On avouera ne pas avoir été totalement ébloui par cette version, dont l’écoute déroute un peu (beaucoup de clarinettes). Sans faute en revanche en ce qui concerne l’interprétation : le Freiburger Barockorchester, virtuose et haut en couleurs, est comme à son habitude irrésistible. L’équipe vocale est superbement caractérisée, des personnages buffo (Sunhae Im et Michael Nagy) à ceux relevant du seria (Alex Penda et Marie-Claude Chappuis). Dans les deux rôles principaux, Sophie Karthäuser et Jeremy Ovenden décèlent des trésors de musicalité et de beauté sonore. Evidemment, Jacobs soigne le théâtre (quels finals!) et les ornementations, tandis que l’inventivité vocale est omniprésente . Une référence (et probablement pour longtemps) !

Dans la tournée Flûte enchantée, l’équipe vocale est différente donc, mais la vision toujours aussi personnelle, décapante et musicalement très réussie. Pour nous, la question n’est pas de savoir si René Jacobs a le droit de retravailler l’œuvre ainsi ou si l’œuvre en a ou non besoin : seul le résultat qui compte. Et là, René Jacobs n’a plus aucun rival dans Mozart : le difficile équilibre entre vérité musicologique, sens du théâtre et perfection musicale est porté au sublime. Version ultrapersonnelle donc et réussie au-delà de toute espérance. C’est notamment le cas des passages parlés, si réussis qu’on en regretterait presque qu’ils soient coupés par des numéros musicaux! Il faut saluer la talent de la percussionniste Marie-Ange Petit qui suit le chef à la lettre, jusqu’à lui décrocher de rares sourires de satisfaction. Voir René Jacobs diriger de face, comme nous avons pu le faire ce soir en étant placés à l’arrière scène, est une expérience stimulante !

La distribution vocale cotoie également des sommets : en Tamino et Pamina, Topi Lehtipuu et Miah Persson sont beaux commes des dieux, tout comme leur chant. Le contraste est parfait avec les irrésistibles (mais bien chantants) Papageno et Papagena de Daniel Schmutzhard et Sunhae Im. Belle révélation en Reine de la Nuit, la turque Burçu Uyar, très investie dramatiquement et affrontant fièrement les contre-notes du personnage. Jusqu’au moindre second rôle, ce n’est ce soir que perfection ; il n’y qu’à entendre les formidables trios de dames et de garçons, équilibrés et investis comme jamais.

L’exécution orchestrale n’appelle elle aussi que des louanges. Saluons pour la n-ième fois l’extraordinaire virtuosité de l’Akademie für Alte Musik : il n’y a qu’à écouter ces passages où le détail compte tant – à l’instar des vents dans l’air de Monostatos – pour s’en assurer. Pas de mise en scène donc mais une irrésistible mise en espace, bien plus satisfaisante au final qu’une coûteuse mise en scène. Les chanteurs surgissent de tous les côtés et la magnifique salle du Concertgebouw avec ses escaliers d’arrière scène leur offre de multiples possibilités.

René Jacobs donnera de 2013 à 2015 les trois opéras Mozart/Da Ponte sous ce même format. On ne peut que s’en réjouir: quand le bonheur musical est tel qu’en cette soirée, on préfère en effet que l’argent soit investi dans l’équipe musicale plutôt que dans la mise en scène ; c’est un salutaire retour à la normale !

Photo des répétitions de la Flûte enchantée : Page facebook de l’Akademie für Alte Musik

René Jacobs, désormais insurpassable dans Mozart
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