René Jacobs dirige et met en espace des Noces de Figaro d’anthologie

Mozart – Les Noces de Figaro – Paris, Salle Pleyel, 11/10/2013

René Jacobs
René Jacobs

Il y a dix ans, René Jacobs publiait chez Harmonia Mundi des Noces de Figaro qui allaient s’installer au sommet de la discographie de l’ouvrage. A l’occasion d’une tournée européenne, le chef gantois s’intéresse à nouveau au chef d’oeuvre de Mozart, mais avec un autre orchestre et une distribution totalement renouvelée. En outre, face à l’impossibilité de présenter à Paris une oeuvre en version scénique, face à la perplexité qu’il éprouve envers les metteurs en scène avec lesquels il a travaillé (dont il précise que certains ne prennent même pas la peine de lire le livret!), et, enfin, fidèle à son caractère un rien interventionniste, Jacobs présente ce soir une mise en espace qu’il a lui même signée.

Rappelons qu’à l’époque de Mozart, le concept de « mise en scène » n’existait pas et qu’il y a tout lieu de penser que les représentations s’apparentaient à ce qu’on a pu voir ce soir (le décor en plus). Mais l’intérêt n’est pas uniquement celui d’un retour aux sources tant la mise en espace de Jacobs, efficace, drôle et sans excès, apporte à l’ouvrage. Rendant de façon extrêmement lisible et précise le texte du livret, elle nous a même permis de découvrir certaines subtilités de l’action (un brin touffue) qui nous avaient jusque-là échappées. A l’heure où Olivier Py fait dépenser des sommes monumentales à l’Opéra de Paris pour une nouvelle production d’Aïda destinée davantage à mettre en valeur son metteur en scène qu’à se placer au service de l’oeuvre et de ses interprètes, on ne saurait donner tort à la démarche de René Jacobs.

Pietro Spagnoli, Rosemary Joshua, Sophie Karthäuser
Pietro Spagnoli, Rosemary Joshua, Sophie Karthäuser

Ce dernier, dont on a pourtant ici souvent loué les productions, n’avait jamais réuni jusqu’à ce jour une distribution aussi parfaite que celle de ce soir. C’est bien simple, chacun des rôles, jusqu’au plus modeste, est incarné de façon éblouissante. Désormais fidèle parmi les fidèles de René Jacobs (elle incarnera Illia dans l’Idomeneo qu’il dirigera à Vienne le mois prochain), Sophie Karthäuser apporte au personnage de Susanna sa musicalité irréprochable et son aisance scénique. En Figaro, Konstantin Wolff se montre superbement juvénile, précis, drôle sans jamais être vulgaire. A Rosemary Joshua, qui fut sa Susanna, Jacobs offre ce soir la Comtesse ; personnage qui paraît créé pour la soprano anglaise, d’une classe et d’une finesse extrêmes, et dont elle brosse un portrait fragile et délicat. Pietro Spagnoli est un Comte incroyable de puissance, dont le chant et le jeu traduisent à merveille la cruauté du personnage mais également ses doutes. Géniale idée également que de confier le rôle de Cherubino à une soprano : Annett Frisch, qui a été Fiordiligi dans le Cosi mis en scène par Haneke il y a quelques mois, est une révélation dans ce rôle avec son timbre clair et de superbes demi-teintes. Son « Voi che sapete », superbement ornementé, fut un délice sonore absolu.

Isabelle Poulenard
Isabelle Poulenard

Les seconds rôles sont d’un niveau tout aussi exceptionnel. Quel bonheur et quelle émotion que de retrouver Isabelle Poulenard – autrefois collègue de Jacobs quand il était contre-ténor – en Marcellina. D’autant plus qu’elle est dans une forme vocale éblouissante et nous offre un irrésistible numéro (notamment dans son air du 4ème acte, où elle finit par bouter Jacobs hors de son pupitre) et ce sans que le chant n’en pâtisse jamais (une gageure dans ce rôle!). Le ténor clair et virtuosissime de Thomas Walker rend enfin justice aux rôles de Basilio/Curzio – loin d’être évidents techniquement, notamment dans les ensembles où, en tant que seul ténor de la partition, il est indispensable à l’équilibre vocal. Marcos Fink, avec son aplomb habituel, incarne de façon hilarante Bartolo et Antonio tandis qu’en Barberina, la toute jeune Lore Binon est superbe de fraîcheur et d’innocence. Mentionnons également les très jeunes chanteurs du superbe Jeune Choeur de Paris.

Le Freiburger Barockorchester
Le Freiburger Barockorchester

Dirigés de main de maître par Jacobs, l’ensemble des chanteurs atteint une perfection d’exécution vocale et une homogénéité d’ensemble tout à fait admirables. A ce titre, les ensembles sont d’une grande lisibilité, et l’excellence des seconds rôles y est pour beaucoup : combien de fois n’a-t-on pas entendu le sextuor du 3e acte gâché par de médiocres Marcellina et Basilio, dont la ligne est tout aussi importante que celle des personnages principaux. Enfin, et ça ne surprendra personne, le Freiburger Barockorchester livre une prestation mémorable. Dès les premières mesures, on est sidéré par la virtuosité et les couleurs de l’ensemble allemand. Inutile de dire que l’orchestre est pour beaucoup dans l’incroyable réussite de cette soirée.

Konstantin Wolff, Annett Frisch, Thomas Walker
Konstantin Wolff, Annett Frisch, Thomas Walker

Visiblement ému par ce triomphe, René Jacobs ira, après de nombreux saluts, jusqu’à envoyer des baisers au public, sortant ainsi de son habituelle réserve face au public. Ces Noces seront jouées prochainement en Espagne, en Allemagne. Courrez-les voir si vous en avez l’occasion : c’est Mozart, historiquement bien restitué et musicalement splendide. Et, désolé pour l’intelligentsia officielle, c’est ce qui compte pour les amoureux de la musique.

René Jacobs dirige et met en espace des Noces de Figaro d’anthologie
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