Grâce à Cecilia Bartoli, Norma revit enfin

Bellini – Norma
Salzbourg, Haus für Mozart, 06/08/2015

Cette Norma, Cecilia Bartoli avait patiemment attendu avant de l’aborder. Le temps de laisser mûrir la voix, et de réunir l’équipe adéquate pour mener à bien l’un de ces projets inouïs dont elle seule a le secret. Une Norma en forme de retour aux sources : utilisation des différents manuscrits originaux, recours aux instruments anciens, distribution des rôles conformes à la voix de leurs créateurs et refus systématique des traditions interprétatives qui ont peu à peu défiguré l’oeuvre au fil des ans. Car au final, même si il lui a fallu des années pour mener à bien ce projet (que les traditions sont dures!), la vision de Bartoli ne relève que du bon sens : pourquoi faire tendre Norma vers Puccini, alors que l’ouvrage a été créé en 1831, quarante ans seulement après la Flûte enchantée ? Pourquoi distribuer les trois rôles principaux à des voix lourdes (Norma n’est pas Brünnhilde !), incapables de rendre justice à l’écriture terriblement virtuose de Bellini ? Et pourquoi s’obstiner à distribuer le rôle d’Adalgisa à une mezzo (ou pire à une contralto), alors qu’il fut créé par la soprano Giula Grisi, première interprète des rôles d’Elvira dans Les Puritains et de Norina dans Don Pasquale ?

Cecilia Bartoli, Norma pour l’éternité

Mais ce processus quasi-scientifique serait dénué d’intérêt s’il ne parvenait à bouleverser les sens du spectateur d’aujourd’hui. Aussi, au-delà de l’expérience musicologique, c’est la performance artistique qu’il faut saluer ce soir chez Cecilia Bartoli. Incarnant totalement son personnage comme elle en a l’habitude, elle impose une Norma humaine et fragile, qui aime, qui souffre, avec une émotion qui conduit crescendo au paroxysme de la scène finale.

Inutile de dire que la cantatrice italienne se jette dans le personnage comme si sa vie en dépendait. Chez Bartoli, le chant vit, le texte virevolte. Conduite du souffle, importance du mot, ornementation jamais ostentatoire, vocalises irréelles de précision, c’est une nouvelle fois une leçon de chant que la Bartoli livre ce soir à Salzbourg. Si, d’un point de vue vocal, on peut considérer qu’il s’agit du plus grand défi de sa carrière, il convient d’admettre que la soprano italienne balaye d’un revers toutes les interprétations de ces prédécesseures, tout simplement parce qu’elle rend justice à tous les pans du personnage, et de quelle manière !

Une équipe artistique investie jusqu’au bout dans ce projet

Qu’il est heureux, comme on l’a souligné, de retrouver une soprano dans le rôle d’Adalgisa, et ce d’autant plus que Rebeca Olvera, pas intimidée pour un sou par sa confrontation avec la Bartoli, se jette dans l’arène avec panache et sensibilité. A ce titre, les duos entre les deux héroïnes sont renversants, non seulement de virtuosité, mais aussi par cette ivresse sonore qui s’y installe, enfin rendue possible par cette juste distribution des rôles. En Pollione, si souvent distribué à des ténors wagnériens (jusqu’à John Vickers !), John Osborn, jamais avare d’aigus percutants pour le plus grand plaisir de tous, impose en outre une humanité toute nouvelle au rôle. La voix reste homogène sur toute la tessiture et, littéralement transcendé par sa confrontation avec Bartoli, Osborn ne nous jamais parut si éblouissant que ce soir.

La direction de Giovanni Antononi est pour beaucoup dans la réussite de ce spectacle. Très attentif aux chanteurs (qu’il suit avec habileté), il conduit avec fougue et précision, parvenant à rendre à Bellini le dynamisme et le sentiment d’urgence qui lui avaient été volés depuis tant d’années. En témoignent une saisissante ouverture ou encore cette fin du premier acte, véritable tourbillon musical. Les instruments anciens de la Scintilla Zurich révolutionnent également l’écoute de l’œuvre, offrant des sonorités inédites (cuivres fracassants, flûte en bois dans « Casta diva », contre-chants magnifiques aux violoncelles), mais aussi un équilibre sonore d’ensemble beaucoup plus adapté qui n’écrase pas les voix mais au contraire les épouse (là encore les duos et les trios où se mêlent les voix et l’orchestre sont un véritable plaisir). Enfin, le chœur de la Radio-Télévision Suisse, clair, précis, investi, complète avec panache ce magnifique plateau.

Une habile transposition dans les années 1940

Pour cette Norma, Bartoli a une nouvelle fois voulu s’entourer des metteurs en scène Moshe Leiser et Patrice Caurier, qui transposent la Gaule de Norma à la France de l’Occupation. Cette proposition d’un manque d’originalité confondant pouvait laisser présager le pire, surtout au vu des récentes « performances » de ce tandem souvent peu inspiré.

Or, il faut bien avouer que la mise en scène fonctionne à merveille et que la transposition, une fois n’est pas coutume, sert habilement l’œuvre, même si l’on est plus d’une fois gêné par l’incohérence entre ce qui se passe sur scène (résistants pendant la 2e guerre mondiale) et le texte (dieux et druides sous la Gaule occupée) ! Norma et Oroveso en résistants, Pollione en officiel allemand : si le début de l’ouvrage épouse bien cette étrange proposition (ouverture percutante), la partie centrale de l’ouvrage – recentrée au plus près sur le trio Norma/Adalgisa/Pollione – apparaît plus en décalage avec la mise en scène. Toutefois, la dernière partie est mémorable : après un bouleversant « Son io » dans laquelle elle se dénonce, Bartoli se retrouve enchaînée avec Pollione et c’est toute la scène qui se transforme en brasier.

Offrant de beaux moments d’émotion, soignée tant au niveau du décor que de l’éclairage, la proposition de Leiser/Caurier se révèle finalement être l’écrin parfait pour le toilettage musical voulu par Bartoli, et sans doute bien préférable à une mise en scène pompeuse  qui n’aurait fait de cette Norma qu’une tentative de reconstitution historique, ce qu’elle n’est pas.

Une révolution en marche ?

On entend déjà les détracteurs de la diva italienne expliquer doctement qu’elle a tout réuni pour orchestrer sa propre réussite : équipe sans véritable star et choisie pour la mettre en valeur, salle de taille humaine etc. Mais pourquoi devrait-on lui reprocher de mener à bien un projet de façon globale et cohérente, avec un souci perfectionniste du détail ? À une époque où les choix artistiques sont de plus en plus imposés par les metteurs en scène, on doit au contraire se réjouir qu’une artiste d’une telle intelligence parvienne à imposer les siens. Et puisque Paris ne souhaite toujours pas inviter la Bartoli pour ce projet, c’est à Monte-Carlo qu’il faudra se ruer en février 2016 où cette Norma sera donnée pour quatre représentations en version scénique, avec la même équipe que ce soir. Espérons que la révolution Bartoli pour le bel canto, tout comme celle opérée dans les années 1970 pour le baroque, ne fasse que débuter.

Grâce à Cecilia Bartoli, Norma revit enfin
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