Une réhabilitation de la Venise musicale

Historien, Olivier Lexa a co-fondé en 2010 le Venetian Centre for Baroque Music, dans le but de faire redécouvrir (et surtout jouer on l’espère!) la musique baroque vénitienne. Le VCBM compte dans son conseil honoraire, rien moins que Donna Leon, Philippe Sollers et surtout Cecilia Bartoli! « Venise, l’éveil du baroque – Itinéraire musical de Monteverdi à Vivaldi », nous présente comment, dès le début du XVIIe siècle, la « révolution musicale est partie de la Cité des Doges ».

Accompagné de photos de l’auteur, cet ouvrage s’organise en trois itinéraires : sacré, profane, et « entre sacré et profane ». En effet, comme l’explique l’auteur, l’une des caractéristiques fortes de la musique – et de la société – vénitienne est ce lien omniprésent entre sacré et profane. En témoignent ces ospedali qui ont fleuri dans la ville pendant la période baroque, et dont l’exemple le plus connu est celui de la Pietà (pour lequel Vivaldi a écrit une grande partie de son œuvre instrumentale). Ou encore le fait que de grands compositeurs ayant travaillé à Venise (comme Monteverdi) se soient à la fois illustrés dans l’opéra et la musique religieuse.

Extrêmement précis et documenté (la description des coutumes musicales à la Basilique St Marc est par exemple impressionnante), l’ouvrage présente chaque lieu vénitien existant ou ayant existé (salles d’opéras, églises, palazzi etc.), en prenant le temps le moment venu de faire une synthèse bienvenue sur tel ou tel aspect de l’histoire musicale vénitienne (Monteverdi, la scénographie, les académies vénitiennes, etc.). Mais si « Venise, l’éveil du baroque » est passionnant de bout en bout, c’est aussi qu’il est ponctué d’anecdotes délicieuses, de faits saillants sur tel ou tel chanteur, compositeur ou protagoniste de la vie musicale de Venise. Ces derniers soulignent l’incroyable originalité de Venise dans le monde musical baroque. Pour vous mettre l’eau à la bouche, en voici quelques-uns :

  • Sur l’importance de l’opéra à Venise : « entre 1637 et 1699, ce sont donc seize théâtres qui s’ouvrent à l’opéra dans la Cité des Doges. (…). Entre le début et la fin de l’opéra baroque, on compte dans la cité vingt-six théâtres ayant joué des spectacles lyriques » ;
  • Sur le théâtre San Benedetto (1755) : « en 1777, les représentations du ballet Coriolano avaient été suspendues suite à une dénonciation de Casanova, alors espion au service des inquisiteurs. Celui-ci avait considéré que la ‘ fanatique témérité de Coriolan pouvait inspirer aux esprits susceptibles des idées de révolte! ‘ « ;
  • De Goldoni sur Vivaldi :  » l’abbé Vivaldi qu’on appelait ainsi à cause de sa chevelure, il prete rosso, [était un] excellent joueur de violon et compositeur médiocre ». Le livre rappelle en outre comment Vivaldi, contrairement à Haendel par exemple, est toujours resté un peu à l’écart du « star-system » de l’opéra, notamment car il travaillait pour des maisons d’opéra ne disposant pas des budgets permettant l’emploi des stars du moment comme Farinelli, Bordini ;
  • Rousseau sur les gondoliers au XVIIIe siècle : « N’oublions pas de remarquer, à la gloire du Tasse, que la plupart des gondoliers savent par cœur une grande partie de son poème la Jérusalem délivrée, que plusieurs le savent tout entier, qu’ils passent les nuits d’été sur leurs barques à le chanter alternativement d’une barque à l’autre, (…) »;
  • Sur les jeunes filles des fameux ospedali vénitien : « en 1783, une des filles du chœur, Adriana Gabrielle dite ‘la Ferrarese’ s’échappe des Mendicanti pour devenir la maîtresse de Da Ponte à Vienne. Elle sera la première Fiordiligi de Cosi fan tutte de Mozart (…) » ;
Teatro San Giovanni Grisostomo, actuel Teatro Malibran

Un livre indispensable donc pour tous les amateurs de musique baroque. Et longue vie au VCBM …  en espérant que cette institution donnera l’occasion de découvrir de belles représentations d’opéra baroque dans la ville. Quel bonheur serait par exemple de voir l’Agrippina de Haendel (créé en 1709 au Teatro San Giovanni Grisostomo, actuel Teatro Malibran, l’un des plus grand succès du compositeur avec 27 représentations à sa création) ou encore une belle production de l’Incoronazione di Poppea, d’oeuvres de Cavalli ou mieux encore l’Artaserese de Hasse (créé en 1730 dans le même théâtre, avec Farinelli, la Cuzzoni et Nicolini!).

Il n’y a en effet rien de plus frustrant à Venise que d’être entouré de tant de beautés et de ne se voir offrir comme concerts que de misérables représentations des 4 Saisons de Vivaldi sur instruments modernes ! En attendant, on pourra se consoler avec une riche saison vénitienne en France : l’Egisto de Cavalli à l’Opéra comique (1643, Teatro San Cassiano), Caligula delirante au Théâtre de l’Athénée et coproduit par le VCBM  (1672, Teatro San Giovanni e Paolo) ou encore la nouvelle production d’Agrippina d’Emmanuelle Haïm à Lille et Dijon.

Une réhabilitation de la Venise musicale
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