Le grand retour de Cecilia Bartoli sur une scène parisienne, dans un Otello de rêve au TCE

Rossini – Otello  – Paris, Théâtre des Champs-Elysées, 07/04/2014

Photo des représentations à Zurich
Photo des représentations à Zurich

C’est une musique « pleine de feu, c’est un volcan », disait Stendhal au sujet de l’Otello de Rossini. Que n’aurait-il pas écrit en sortant hier soir du TCE ! Ambiance électrique, combat de ténors, la plus grande chanteuse en activité sur scène, de l’émotion, de la virtuosité : une soirée d’opéra mémorable, dont probablement beaucoup se souviendront toute leur vie. Cecilia Bartoli, qui donne chaque année un récital à Paris, n’avait pas participé à une production scénique dans la capitale depuis fin 1990, date à laquelle elle avait incarné Cherubino à l’Opéra Bastille. C’est dire si cet Otello rossinien – outre le fait que l’oeuvre, éclipsée par le chef d’oeuvre de Verdi, est rarement donnée -, faisait figure d’événement. Créée en 2012 à l’Opéra de Zurich, cette production marquait il y a deux ans la prise de rôle de Bartoli en Desdemona, écrit par Rossini pour Isabella Colbran, et dont la Malibran fit l’un de ces rôles fétiches. L’Otello de Rossini se démarque de celui de Verdi à plusieurs niveaux : l’action s’éloigne davantage de celle de la tragédie de Shakespeare (même si elle s’y déroule à Venise et non à Chypre), et, surtout, la partition met presque au même niveau trois personnages masculins (Otello, Iago et Rodrigo, promis à Desdemona et absent chez Verdi). Trois rôles de ténor d’une difficulté inouïe (tessiture, virtuosité), qui explique sans doute en partie la relative absence de l’oeuvre sur les scènes lyriques.

Photo des représentations à Zurich
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Cecilia Bartoli est une Desdemona d’anthologie, à laquelle rien ni personne ne peut résister. L’adéquation de la voix avec la tessiture du rôle – plutôt centrale mais qui sollicite fréquemment l’aigu – est si parfaite qu’on croirait le rôle écrit pour elle. Et puis, il y a tout le reste, qui comme toujours dépasse l’entendement : la virtuosité et le souffle (à tel point qu’il faut à des moments se pincer pour vérifier qu’on ne rêve pas!), la prononciation et l’investissement. Sans parler bien sûr d’une maîtrise stylistique hors pair, d’une intelligence dans l’interprétation de tous les instants. Comment oublier ces emportements toujours justes ? Comment oublier cette chanson du Saule au 3e acte, où la chanteuse semble elle même encore davantage bouleversée par la musique, que le public ne l’est de l’entendre. Un de ces moments où l’on est tellement tétanisé que les larmes ne viennent plus. Une Desdemona totale, hors pair, qui marquera à jamais le rôle.

Otello
Photo des représentations à Zurich

Les trois ténors réunis ce soir sont fantastiques et excellemment distribués, car très différents de timbre et de personnalité. En Otello, John Osborn réussit avec brio à répondre aux multiples exigences d’un rôle épuisant. Et avec quel panache et quelles prises de risques il le fait ! La projection est tonitruante, les aigus éclatants, les graves bien présents, et l’adéquation avec le personnage indéniable. Avec une voix délicieuse de ténorino, très flexible, le jeune uruguayen Edgardo Rocha est tout aussi époustouflant. Une belle révélation qu’on rêve d’entendre à nouveau très rapidement. Mille bravos enfin à Barry Banks, dont la prestation toute aussi assurée et la voix un rien tremblante donnent une couleur un peu inquiétante qui convient bien au traître Iago. Excellents seconds rôles enfin avec un imposant et autoritaire Peter Kalman en Elmiro (père de Desdemona) et la toujours très touchante et fidèle Liliana Nikiteanu en Emilia (sa confidente).

Photo des représentations à Zurich
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Le tandem Moshe Leiser/Patrice Caurier a choisi d’insister dans cette mise en scène sur le thème du racisme, Otello étant socialement non intégré, malgré sa réussite, car il est noir. L’action est resituée dans la bourgeoisie italienne des années 1950, avec une scénographie relativement épurée. Cette reconstitution est efficace et jamais en incohérence avec le livret. C’est toutefois dans le dernier acte – magnifique troisième acte, qui tranche tant avec les deux premiers (la virtuosité y est presque absente), et duquel Meyerbeer disait que « les beautés n’y sont pas rossiniennes » -, que cette mise en scène trouve son sommet, grâce à deux scènes bouleversantes. Tout d’abord, au cours du couplet du gondolier – interprété par le jeune et talentueux Enguerrand De Hys, Mitridate il y a quelques semaines au Conservatoire de Paris -, dont Bartoli/Desdemona écrit les paroles sur un mur (« Il n’y a pas de douleur plus grande que le souvenir des temps heureux »). Et puis, cette scène d’une telle beauté :  les craquements d’un vinyle, qui passe une petite musique à la harpe, peu à peu rejointe par les cordes de l’orchestre, puis par Cecilia Bartoli assise au sol devant la scène, pour cette fameuse Chanson du saule. Tout simplement sublime.

Photo des représentations à Zurich
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L’Ensemble Matheus est dans Rossini comme chez lui. Il est ce soir irrésistible, en particulier dans de superbes interventions des bois signées Alexis Kossenko (flûte, rien que ça!) et Toni Salar-Verdu (clarinette). Il faut dire que l’orchestre est galvanisé par le trépidant Jean-Christophe Spinosi, probablement lui aussi surmotivé par l’événement qu’il est en train de vivre. On reste impressionné par cette façon de mener les crescendos, de rendre les contrastes. La direction de Spinosi n’est cependant jamais agressive, elle sait laisser place à l’émotion, la réussite du 3e acte lui doit ainsi beaucoup. On ne le répétera jamais assez : l’apport des instruments anciens à l’opéra rossinien est inestimable. Ce n’est ni un dogme, ni une mode, mais une question d’adéquation sonore avec les voix et, tout simplement, de pur plaisir sonore !

Cette soirée mémorable aurait du se terminer par d’interminables bravos et rappels. Ce serait mal connaître le public parisien, qui a montré une fois de plus hier soir son côté le plus détestable. En effet, après un excellent (et plus que mérité!) accueil des chanteurs aux saluts, une minorité du public – bourgeois réacs, branchés en mal de sensations ou les deux à la fois ? -, a cru bon de huer furieusement et de façon très dure Jean-Christophe Spinosi, l’ensemble Matheus et les deux metteurs en scène. Étaient-ce quelques fausses notes ou le fait que Cecilia Bartoli se renverse une bière sur la tête à la fin du 2e acte qui ont gêné nos pauvres chéris ? Résultat, le rideau s’est rapidement baissé, laissant la très grande majorité du public frustré de ne pas pouvoir rendre un plus grand hommage à la formidable équipe réunie hier soir.

C’est bien sûr son droit à une partie du public de ne pas aimer (et nous n’avions d’ailleurs que très peu apprécié le Cesare de Leiser/Caurier par exemple). Mais une telle agressivité fait perdre toute crédibilité à son jugement, car, quand même, cet Otello a remporté un véritable triomphe à Zurich il y a deux ans (qui pourtant en voit défiler des stars dans son Opéra !). Et puis, plus triste, c’est finalement une sorte d’affront à Cecilia Bartoli – elle qui a spécifiquement choisi Spinosi pour ses trois Rossini à venir et travaille régulièrement avec le duo Leiser/Caurier -, et un surtout une façon très bizarre de l’accueillir après vingt ans d’absence. Espérons que Cecilia Bartoli ne sera pas trop revancharde, et n’attendra pas vingt années de plus pour revenir à Paris, notamment pour y présenter sa Norma que tout le monde attend.

Le grand retour de Cecilia Bartoli sur une scène parisienne, dans un Otello de rêve au TCE
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