Le Freiburger Barockorchester triomphe à Vienne dans Radamisto

Haendel – Radamisto – Vienne, Theater an der Wien, 31/01/2013

Patricia Bardon

Radamisto, créé au King’s Theater de Londres en 1720, fut le premier opéra de Haendel composé pour la Royal Academy of Music, formée de riches amateurs de musique et pour laquelle il composa 14 oeuvres (jusqu’à Tolomeo en 1728). Il s’agit d’un des opéras les plus étranges du Caro sassone, peu démonstratif et assez difficile à apprivoiser. Il est de surcroît peu aidé par une intrigue particulièrement mince : en 53 après JC, Radamisto, fils du roi de Thrace, et son épouse la princesse Zenobia sont assiégés par le tyrannique Tiridate, roi d’Arménie. Ce dernier, en dépit de son mariage avec la fidèle Polinessa, tente de capturer Zénobia dont il est épris. L’opéra se termine évidemment par un brutal quoique prévisible lieto fine qui verra se reformer les couples initiaux.

Le rôle titre fut créé par la fidèle Margherita Durastanti, avant d’être repris quelques mois plus tard par le castrat Senesino, superstar enfin arrivée sur les terres anglaises pour rejoindre l’Academy où il interprétera les plus beaux rôles écrits par Haendel. Une autre reprise eut lieu en novembre 1721, suivie d’une dernière en 1728, qui vit le duo infernal des Rival queens Faustina Bordoni et Francesca Cuzzoni incarner les rôles de Zenobia et Polinessa. Il existe donc (au moins) quatre versions de l’opéra, dont chacune se distingue par des différences dans les tessitures tout comme dans l’attribution des airs. Fidèle à son interventionnisme et à son insatiable curiosité musicologique, René Jacobs n’en choisit aucune des quatre. Il part de la troisième mouture de l’opéra, tout en restituant certains choix des deux premières et en y ajoutant un changement de taille : le rôle de Tigrane est confié à un ténor (et non à un soprano/alto comme dans les versions dites « d’époque »). Ceci permet effectivement un équilibrage salutaire des tessitures : soprano (Polinessa), « mezzo » (Zenobia), alto (Radamisto), ténor (Tigrane) et basse (Tiridate).

Jeremy Ovenden, Patricia Bardon & Florian Boesch

La mise en scène de Vincent Boussard situe l’action dans un decorum chic et quasi intemporel, peuplé de jeunes nonnes aux allures de top model, débordant d’argenterie et inondé de projections vidéo de poissons. Si l’on avoue ne pas avoir totalement saisi le contenu du propos – dans le livret de présentation, malheureusement uniquement disponible en allemand, le metteur en scène fait référence à Sigmund Freud … -, le dispositif convainc pour au moins deux raisons. Tout d’abord, il est visuellement splendide : les superbes costumes signés Christian Lacroix, la gestuelle finement étudiée des personnages et les belles lumières de Guido Levi sont autant d’atouts. Mieux, Boussard semble avoir travaillé en étroite collaboration avec Jacobs, ce qui donne lieu à de jolies idées de mise en scène. On retient notamment cet insoutenable silence au tout début de l’oeuvre, brutalement interrompu par un plateau qui s’effondre  avec fracas au moment même où démarre la majestueuse ouverture en si mineur. Ou encore ces incessantes allées et venues des nonnes créant une impression de panique et d’étouffement que Jacobs souligne par un continuo qui déverse un florilège ininterrompu d’arpèges.

Rupert Enticknap

Une fois n’est pas coutume, la distribution réunit à la fois des fidèles de Jacobs et des nouveaux venus dans son univers. Dans le rôle titre, le jeune contre-ténor Rupert Enticknap, qui appartient à la jeune troupe du Junge Ensemble du Theater an der Wien, remplaçait David Daniels au pied levé, même s’il avait apparemment répété scéniquement le rôle dans le cadre de sa formation. S’il faut souligner la performance et l’aplomb du jeune chanteur et sa belle aisance dans la vocalise, sa voix  est encore un peu verte et la projection hélas moindre que celle de ses confrères. Scéniquement et vocalement, le rôle titre contraste par trop avec celle qui est censée être son épouse. En Zenobia, Patricia Bardon a en effet le métier pour elle ainsi qu’une belle stature, mais sa voix a tendance à se perdre dans les graves et a parfois bien du mal à aller au bout des difficiles da capos écrits par Jacobs.

Florian Boesch & Sophie Karthäuser

Le reste de la distribution n’appelle que des louanges. Comme toujours un peu tendue en début de représentation, Sophie Karthäuser dévoile ensuite des trésors de beauté vocale en Polinessa, époustouflante dans son air du 3e acte. Le personnage est cependant assez peu intéressant vocalement, et la soprano belge a moins d’occasions de briller qu’en Angelica dans l’Orlando donné l’an passé  la Monnaie. En Tiridate, Florian Boesch est impressionnant à tout point de vue : alors que son physique et sa puissance vocale relèvent d’une voix quasi wagnérienne, il surprend au dernier acte avec une virtuosité à toute épreuve, terminant son air final sous les houras (et par une très vilaine note aiguë, tenue sur la conclusion orchestrale finale, sous le regard assassin de Jacobs qui juge vulgaire ce genre de pratiques). Enfin, Jeremy Ovenden justifie encore davantage le choix de confier le rôle de Tigrane à un ténor : il y est stupéfiant de virtuosité, de bon goût dans l’ornementation et d’aisance dans le registre supérieur de la voix. Comme Karthäuser, on regrette seulement de ne pas l’entendre davantage, ou dans des airs qui seraient encore plus démonstratifs.

Sophie Karthäuser

Jacobs dirige tout ce beau monde d’une main de fer, avec la méthode et l’efficacité qu’on lui connait. C’est comme d’habitude impressionnant, implacable et terriblement percutant. Avec le fidèle Freiburger Barockorchester, il dispose du matériau idéal pour aller au bout de ses idées. L’orchestre, en permanence dans la tension et dans l’excellence instrumentale (quel son magnifique!) en éclipserait presque ce qui se passe sur scène. C’est bien simple, avec les limites vocales et scéniques évoquées précédemment, il y a certains moments où l’on n’a ce soir d’attention que pour le Freiburger.

Un beau spectacle donc, malgré certaines imperfections et l’impression de ne pas totalement saisir une oeuvre qui connut pourtant un succès important à son époque. Ces représentations marquent le démarrage d’une année Haendel qui s’annonce faste pour René Jacobs. Après ce Radamisto, le chef enchaînera en effet avec l’oratorio italien Il trionfo del Tempo e del Disinganno, un concert donné à la Salle Pleyel avec la venue très attendue de la soprano russe Julia Lezhneva. Ce sera ensuite le tour d’Agrippina, repris à Berlin dans la mise en scène de Vincent Broussard et avec la même distribution que le disque sorti chez Harmonia Mundi. René Jacobs redonnera ensuite cet été au Festival de Beaune l’opéra Orlando, joué l’année dernière à la Monnaie de Bruxelles et qu’il enregistrera toujours pour Harmonia Mundi.

Photos : Monika Rittershaus / Theater an der Wien

Le Freiburger Barockorchester triomphe à Vienne dans Radamisto
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