Monteverdi par Corréas : excellence artistique, démocratisation culturelle

Monteverdi – Il ritorno d’Ulisse in patria – Saint-Denis, Théâtre Gérard Philipe, 31/03/2013

Jérôme Billy (Ulysse) et Dorothée Lorthiois (Minerve)

Devant l’entrée du Théâtre Gérard Philipe de Saint Denis, un jeune homme est en pleine conversation téléphonique : « Je vais voir un opéra ! A Garnier ? Non tu es folle, c’est trop cher je ne peux pas me le permettre ! ». Nouvel exemple, s’il en fallait un, de cette démocratisation culturelle tristement abandonnée par les principales institutions lyriques (dont l’Opéra de Paris). C’est donc avec un extrême bonheur qu’on assiste aujourd’hui à un opéra intégral de Monteverdi devant une salle comble, mixte socialement et avec de nombreux jeunes. Plus de 3h30 de musique, pas un téléphone qui ne sonne, pas un toussotement … qui dit mieux ?

Après un Couronnement de Poppée très remarqué en 2010, Jérôme Corréas retrouve  cette année ses Paladins et le metteur en scène Christophe Rauck pour un deuxième opus consacré à Monteverdi. Avec la même démarche : un spectacle au budget plutôt restreint, une équipe de chanteurs pour la plupart inconnus du grand public et une tournée dans diverses villes de France. Saluons l’initiative : des représentations de qualité, ambitieuses, proposées à des tarifs défiant toute concurrence (25 euros maximum à Saint-Denis). Rien que pour cela, il y aurait de quoi applaudir à tout rompre.

Anouschka Lara (Télémaque) et Dorothée Lorthiois (Minerve)

Mais, fort heureusement, il n’y a pas que cela. Produit par l’Arcal, dont l’une des missions est la diffusion et la sensibilisation à l’opéra pour le plus grand public, ce Retour d’Ulysse est un pur bijou. Le dramma in musica de Monteverdi fut composé plus de trente ans après son Orfeo, quelques années avant Poppea, et probablement représenté pour la première fois à Venise en 1640. Il narre le retour  d’Ulysse à Ithaque, après des années d’errance qui ont suivi la guerre de Troie, et ses retrouvailles avec la fidèle Pénélope. Retrouvailles qui n’ont lieu qu’en toute fin d’opéra, puisque de nombreux événements ponctuent l’action avant un happy-end final. L’un des plus connus est, à la fin du 2e acte, le concours de « l’arc tendu », gagné par un Ulysse déguisé en vieillard, et qui permet à ce dernier d’éliminer définitivement ses rivaux, les prétendants qui tournent autour de la belle Pénélope depuis des années.

La mise en scène de Christophe Rauck est précise, lisible et dynamique. Fuyant le « concept », extrêmement fidèle à l’oeuvre, elle transforme une contrainte (les moyens forcément limités de ce type de production) en force : les acteurs/chanteurs évoluent dans un milieu quasi intemporel, images et symboles antiques, costumes modernes. La multitude de personnages (serviteurs, Dieux, prétendants, etc.) est indentifiable au premier coup d’oeil et tous sont superbement dirigés. Tout ceci est magnifié par des images très fortes redonnant du mordant à la mise en scène : ces statues en bougie à demi consumées où se perdent les personnages, ou encore ce moment terrifiant au 3e acte où un pan entier de la scène s’écroule en avant (pour la plus grande peur des spectateurs du 1er rang!)

Blandine Folio Peres (Pénélope)

Jérôme Corréas dirige l’opéra de Monteverdi à la tête d’une équipe de dix musiciens (violons, violes de gambe, cornets, flûtes, harpe, basses), parmi laquelle il faut distinguer le superbe continuo de Brice Sailly. Comme il est nécessaire de le faire dans ce type d’opéra – la partition ne survivant que sous forme d’une basse continue écrite -, le chef a orchestré l’ensemble, inséré des passages instrumentaux. Le résultat est magnifique, en particulier dans les moments les plus touchants où l’écrin orchestral est divin et le rendu sonore des Paladins fait merveille. Corréas a choisi une optique vocale très clairement orientée vers le parlé/chanté. Le monologue d’entrée de Pénélope en est ainsi presque dérangeant, mais au bout de quelques minutes, on est conquis par cette option, merveilleusement mise en oeuvre par les chanteurs.

L’équipe vocale réunie cet après midi brille par son investissement et son homogénéité. Saluons trois prestations mémorables : Blandine Folio Peres, bouleversante en Pénélope ; Matthieu Chapuis, irrésistible dans rôle d’Iro (serviteur bouffon des prétendants) ou encore la brillante Dorothée Lorthiois en Minerve. Légèrement en retrait sont l’Ulysse de Jérôme Billy et le Télémaque d’Anouschka Lara, un peu acide. Après Châtenay Malabry, Clamart, Saint-Quentin-en-Yvelines, Vélizy-Villacourbay, Massy, Reims (et avant Nice en juin), cet Ulysse itinérant récompense une démarche artistique courageuse. Rendez-vous l’année prochaine pour l’Orfeo ?

Photos :  Anne Nordmann, TGP 

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