N’est pas prima donna qui veut

Cet article est repris du site Altamusica.com

Récital « Rival Queens » par Simone Kermes et Viviva Genaux
Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 21/01/2015

Francesca Cuzzoni (1696-1778) et Faustina Bordoni (1697-1781) ont été deux des plus grandes cantatrices de la première partie du XVIIIe siècle, créant notamment à Londres quelques uns des plus beaux rôles féminins du répertoire haendélien. Simone Kermes avait consacré un récital à la première (La diva), tandis que Vivica Genaux rendait hommage à la seconde (A tribute to Faustina Bordoni). Y flairant probablement une bonne opportunité à saisir, Sony Classical les a réunies il y a quelques mois dans un disque Rival queens, qu’elles présentent ce soir à Paris.

De la rivalité entre les deux cantatrices, on ne retient souvent que leur ultime dispute sur scène et l’émeute publique qui en fut la conséquence en juin 1727 lors d’une représentation de l’Astianatte de Bononcini. C’est également ce que les belles Simone et Vivica ont voulu montrer ce soir à grands renforts de grimaces, tirage de cheveux, et même de combats avec gants de boxe. Et si le show de ces dames devient à la longue un rien répétitif, il a le mérite de maintenir un rythme constant à la soirée, et de déclencher rires et applaudissements à répétition.

Musicalement, les choses se gâtent en revanche, et en particulier pour Simone Kermes, qui ne peut prétendre à un seul instant incarner la Cuzzoni, dont on louait en particulier la précision de l’ornementation, la netteté du trille ou encore la noblesse de l’incarnation !

Chantant constamment un quart de ton trop bas (un supplice que ce Piangerò de Cleopatra en début de programme), avec un italien pour le moins exotique et un grave totalement inaudible (la Cuzzoni n’était sûrement pas un soprano léger), la soprano allemande se révèle rapidement insupportable. À l’instar de ceNobil onda de Porpora (écrit pour… Farinelli), où sa méconnaissance complète du style baroque s’affiche en pleine lumière : brusques aigus hurlés, vocalises savonnées et portamenti dégoulinants.

Vivica Genaux, même si elle semble par moment subir la mauvaise influence musicale de sa collègue, a été formée à toute autre école et cela s’entend. Quelle virtuosité (incroyable Impallidisce in camp de Hasse) et quel contrôle du souffle (Vorreste, o mie pupilled’Ariosti) en effet chez la mezzo américaine, le tout avec un trille d’une précision que l’on rencontre trop rarement de nos jours, et qui pourtant devait être l’une des armes principales des prime donne et des castrats du XVIIIe siècle !

En outre, la tessiture même des airs écrits pour la Bordoni convient parfaitement à sa voix qui s’est maintenant épanouie dans l’aigu, tout en restant bien assise dans le grave. Et si Genaux ne convainc in finepas totalement comme digne réincarnation de Faustina Bordoni, c’est peut-être qu’il lui manque ce petit rien, ce « jugement clair et rapide de ce qui pouvait donner aux mots leurs pleins pouvoir et expression » (mots du flûtiste Quantz sur la cantatrice).

Andrés Gabetta et les instrumentistes de sa Cappella sont ce soir toujours alertes et imaginatifs, comme en témoignent ces très jolis accompagnements des da capo ou ces bondissantes ouvertures de l’Ariodantede Pollarolo et de l’Orfeo de Porpora, même si le rendu souffre par moment des trop maigres effectifs de l’ensemble – une dizaine d’instrumentistes. On regrette en outre le trop faible interventionnisme du chef, qui aurait pu, par exemple, éviter au moins quelques dérives fâcheuses chez Mme Kermes – pourquoi diable ce contre-mib dans la reprise du magnifique Villanella nube estiva de Giacomelli ?

Aux multiples inédits du disque sorti chez Sony, nos deux divas ajoutent ce soir quelques tubes haendéliens, qui ont pour effet de les éloigner du sujet car les duos extraits de Giulio Cesare, Rodelinda etTamerlano ont été écrits pour la Cuzzoni et le castrat Senesino, dont la tessiture met en difficulté une Vivica Genaux qui n’est en rien un contralto.

Mais c’est le final qui tourne définitivement la page, à peine entrouverte des Rival queens de l’opéra seria. Lorsqu’aux rappels, les deux chanteuses se lancent dans des medleys de Queen et d’ABBA, entrecoupés d’une incongrue Barcarolle des Contes d’Hoffmann, on se dit que finalement, Simone et Vivica ont en quelque sorte rendu justice à Francesca et Faustina, à leur manière : en assurant le spectacle coûte que coûte.

 

N’est pas prima donna qui veut
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