Sonya Yoncheva, diva haendélienne à Pleyel

Récital Sonya Yoncheva – Paris, Salle Pleyel, 28/01/2014

Pour son premier récital parisien, Sonya Yoncheva a choisi Haendel et tout particulièrement deux héroïnes, Cleopatra et Alcina, rôles magnifiques et eldorado actuel de toute soprano qui se respecte. Si la jeune bulgare a déjà incarné sur scène la reine égyptienne (sous la direction de Jean-Claude Malgoire), ce n’est pas (encore) le cas pour la magicienne. Yoncheva va probablement à l’avenir assez peu chanter de baroque (il n’y a qu’à voir ses futurs engagements : Traviata, Lucia, etc.), elle a pourtant une formation solide dans cette discipline : études auprès de Rachel Yakar et participation au Jardin des voix de William Christie par exemple.

Le récital, relativement court, fait une place importante aux intermèdes instrumentaux, composés de mouvements extraits des superbes Concerti grossi de Haendel. Il faut à ce titre souligner le très bel enchaînement des morceaux (les tonalités étant choisies pour introduire les airs), et se réjouir d’un rythme qui évite les innombrables interruptions (applaudissements, allers et venues de la chanteuse). Pourtant, la première partie semble avoir un peu laissé le public sur sa faim, et ce n’est qu’après les airs d’Alcina en deuxième partie, que ce dernier a laissé exploser sa joie, rappelant Sonya Yoncheva de nombreuses fois. Au programme de ce triomphe, attendu et mérité : 6 airs (2 de Cleopatra, 2 d’Alcina, 1 d’Atalanta et 1 de Poppea), suivi de 3 rappels (reprises d’un air de Poppea, d’un air de Cleopatra, et inévitable « Lascia ch’io pianga »).

yonchevapleyelLa prestation de Sonya Yoncheva est une nouvelle fois impressionnante, car elle associe à des moyens exceptionnels, un style incomparable. On a déjà ici à maintes reprises fait état de ses moyens, qui dépassent presque l’entendement : puissance, homogénéité de la voix sur toute la tessiture, flexibilité. Autant de qualités qui lui permettent d’incarner réellement ces héroïnes haendéliennes, tout en rendant justice à l’écriture exigeante des arias. Il n’y qu’à écouter ce soir l’autorité affichée dans le récitatif accompagné  « Ah, Ruggiero crudel » extrait d’Alcina, ou encore le superbe air « Ombre pallide » qui le suit ; un air qui a pourtant fait chuter plus d’une soprano, que ce soit en termes de souffle ou de conduite des vocalises ! Quelle aisance en effet : alors qu’il y a quelques jours à Garnier, la pourtant valeureuse Myrto Papatanasiu semblait aller au bout de ses forces pour chanter le rôle d’Alcina, Sonya Yoncheva semble faire ce soir une promenade de santé.  Peut-être que Sonya Yoncheva pourrait alléger certains passages, encore plus nuancer, ou très légèrement améliorer la prononciation de l’italien, mais est-il vraiment décent d’apporter de telles réserves ?

Des moyens exceptionnels donc, et rarement mobilisés dans le répertoire baroque (c’est un tort), qui a pourtant besoin de ce type de voix. Ce qui distingue Sonya Yoncheva des cantatrices de son « format vocal » qui l’ont précédée, c’est son incomparable maîtrise du style baroque, une maîtrise qui en outre transparaît avec un naturel incroyable. Contrairement par exemple à René Fleming ou à Anja Harteros, qui se sont livrées à des errements très regrettables dans Alcina, la soprano bulgare ne sombre jamais dans les excès véristes ou la démonstration de force ; elle le pourrait pourtant techniquement ! En témoignent par exemple ce soir de sublimes da capo, sobres et bien sentis, qui prennent tout leur sens car ils coulent de source et n’apparaissent pas comme une exercice vocal écrit par le chef d’orchestre pour sa diva. Superbes également la précision des appogiatures, jamais appuyées, toujours précises. Attention, Sonya Yoncheva sait, quand il le faut, tout donner : en témoigne ce tonitruant si aigu sur le « chi sà? » de l’air « Non disperar » de Cleopatra. Un mot enfin sur l’incarnation qui elle aussi mérite tous les éloges. Sensualité, fermeté, désespoir, malice ; Sonya Yoncheva sait immédiatement faire passer une émotion.

L’accompagnement de Nathalie Stutzmann et de son ensemble Orfeo 55 ont légèrement gâché notre plaisir. Même si l’on comprend les contraintes budgétaires auxquelles il faut faire face, il est difficile de se satisfaire d’un orchestre si peu fourni dans Haendel, surtout pour répondre à la puissance d’une voix du type de celle de Yoncheva. Rappelons que, pour l’opéra, le Caro Sassone disposait à Londres ou en Italie, de bien plus de violons que Mozart n’en a jamais eus à Vienne ! En outre, l’exécution instrumentale manque de souvent de justesse et de précision, alors même que les instrumentistes sont très exposés par l’écriture des Concerti Grossi.  La direction de Nathalie Stutzmann, certes précise et très attentive au chant, nous est apparue un rien agressive et martiale. Un peu dommage, car les morceaux choisis étaient magnifiques !

Sonya Yoncheva, diva haendélienne à Pleyel
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