Salzbourg 2012 (2/4) : Lezhneva et Crebassa exceptionnelles dans un Tamerlano revivifié par Minkowski

Haendel – Tamerlano – Salzbourg, Grosses Festspielhaus, 12/08/2012

Julia Lezhneva, Marc Minkowski, Placido Domingo & Franco Fagioli

Marc Minkowski est désormais une personnalité incontournable à Salzbourg. Directeur artistique de la Mozartwoche, il est régulièrement invité au festival d’été : Mitridate (2005/2006), Cosi fan tutte (2011), et prochainement Lucio Silla (2013) et l’Orfeo de Gluck (2014). Ce Tamerlano, déjà donné le 11 juillet à Versailles dans le cadre du Festival Haendel, mais avec une distribution différente, était présenté ici en version de concert dans l’énorme Festspielhaus (dont la capacité avoisine celle de l’Opéra Bastille). Cette salle a priori peu adaptée à Haendel se révélera effectivement handicapante ce soir à deux niveaux : d’une part, son volume oblige les interprètes à chanter fort, voire très fort ; d’autre part, les chanteurs ne restant pas sur scène, ils sont contraints à de longs déplacements depuis les coulisses, cassant le rythme à plusieurs reprises.

Bejun Mehta, Marc Minkowski, Placido Domingo & Julia Lezhneva

 

Dès les premières notes – tonitruantes – de l’Ouverture, on est cependant rassuré quant à l’acoustique : ce Tamerlano saura se faire entendre ! Il est vrai qu’avec ses 45 instrumentistes (dont 18 violons et 4 hautbois !) des Musiciens du Louvre-Grenoble, Minkowski a sorti le grand jeu. C’est bien simple, le Wiener Philarmoniker ne sonnera presque pas plus glorieusement le lendemain dans La Bohème! Mais derrière ce luxe sonore, avec une battue large et un sens du rythme (du swing presque!) qui le voit se démener physiquement, Minkowski n’oublie pas le théâtre, ni le bel canto handélien. Aidé en ceci par le formidable continuo de Francesco Corti, il parvient à maintenir la tension constante, sa direction mettant tout particulièrement en valeur les récitatifs accompagnés (nombreux dans cette œuvre) et soulignant avec justesse la majesté des personnages. Il fait également merveille dans les airs plus lents, créant par exemple de sublimes atmosphères (lits de cordes pianissimo) dans les plaintes d’Asteria. Parfois, le résultat manque très légèrement de fini et de subtilité, les chanteurs étant en outre laissés un peu à eux-même dans les cadences des arias, ce qui nuit à la cohérence d’ensemble. Mais soyons clair, en comparaison des pâles versions du passé (Malgoire, Gardiner, Pinnock ou Haïm), et malgré une version récente plus intéressante dirigée par George Petrou, Tamerlano vit ce soir une véritable renaissance. Inutile de préciser que les Musiciens du Louvre-Grenoble, superbes de précision, sont pour beaucoup dans cette réussite.

Michael Volle, Bejun Mehta & Marianne Crebassa

Dans le rôle titre, Bejun Mehta se révèle tout simplement stupéfiant, à l’instar de son récent Orlando. Abattage, virtuosité, aisance scénique (c’est le seul à ne pas avoir de partition), son Tamerlano est à donner le vertige, même si le rôle est un peu court. Au début du 2ème acte, l’air « Bela gara » est d’ailleurs remplacé par le bien plus spectaculaire « Sento la gioia » (extrait d’Amadigi, qu’il a enregistré récemment avec René Jacobs). Autre contre-ténor de la soirée, Franco Fagioli incarne le primo uomo Andronico, avec tout autant de panache dans les vocalises et d’énormes prises de risque à saluer dans les da capo, qui le voient parcourir parfois près de deux octaves et demi jusqu’au contre-si. Toutefois, dans un rôle créé par le castrat Senesino, sa prestation est handicapée par une projection un peu aléatoire (certains passages sont noyés dans l’orchestre). Star de la soirée (et probablement raison d’être de cette production), Placido Domingo chante ce soir pour la première fois accompagné d’instruments anciens. Pour autant, même après avoir incarné le rôle de Bajazet à plusieurs reprises, il se révèle bien hésitant (ratant même son entrée à plusieurs reprises) et, il faut l’admettre, bien difficile à écouter. Certes, la présence scénique d’un tel monstre sacré reste impressionnante (la mort de Bajazet est superbe), mais le rôle est presque entièrement savonné et sa voix reste souvent inaudible. Les délirants applaudissements nous ont ainsi paru bien exagérés! Cruel star-système, alors que le rôle de Bajazet avait été superbement incarné à Versailles par Tassis Christoyannis.

Julia Lezhneva

Le clou de la soirée aura été pour nous les renversantes prestations des deux jeunes chanteuses incarnant respectivement Asteria (fille de Bajazet, que convoite le cruel Tamerlano) et Irene (princesse grecque initialement promise à Tamerlano). Dans le rôle déchirant d’Asteria, Julia Lezhneva, 22 ans, déroute de premier abord : on sent les moyens exceptionnels mais la jeune russe semble un peu en retrait. Et puis d’air en air, au doute succède la stupéfaction : techniquement, on n’a pas entendu ça depuis Bartoli, les intonations sont justes, les trilles incomparables, la voix homogène du grave à l’aigu, la virtuosité inimaginable. L’air final du 2e acte aura été ainsi exécuté avec une rapidité tout simplement délirante, sans le moindre effort apparent. Dans les airs les plus tristes, Lezhneva est également impressionnante, de souffle, de nuances (ces da capo repris mezza voce, ces aigus irréels). Si elle améliore encore un peu sa prononciation et sa présence sur scène (elle est un peu raide ce soir), nul doute que l’on tient enfin la prima-donna haendelienne des prochaines années.

Mais l’étonnement aura été porté à son comble en entendant ce soir pour la première (et sans doute pas la dernière) fois Marianne Crebassa. Ancienne recrue de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris, la jeune française de 25 ans à peine réussit le tour de force de rendre passionnant le personnage d’Irene, complément transparent dans les versions de l’œuvre connues jusqu’ici. Vindicative dans son air d’entrée « Dal crudel che m’ha tradita », bouleversante dans la plainte « Par che mi nasca in seno », puis magistrale dans « Crudel più non son io », Marianne Crebassa fait une démonstration de chant en trois airs. Et avec quelle virtuosité, quels accents si bien sentis, quelles couleurs … et une voix qui remplit sans peine le Festspielhaus. Et quel aplomb enfin, elle qui partage l’affiche, pour ce qui est sans doute son plus grand concert à ce jour, avec des stars telles que Mehta et Domingo. Chapeau donc et bravo à Minkowski de parier sur elle. Ce sera notamment le cas pour le Lucio Silla de 2013, où Marianne Crebassa incarnera Cecilio, et chantera donc comme air d’entrée « Il tenero momento ». C’est peu dire que notre blog attend ce moment avec la plus grande impatience!

Photos : Page Facebook de Marc Minkowski

Salzbourg 2012 (2/4) : Lezhneva et Crebassa exceptionnelles dans un Tamerlano revivifié par Minkowski
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