Magnifique Traviata à l’Opéra Bastille !

© Opéra national de Paris/Elisa Haberer
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Verdi – La Traviata
Paris, Opéra Bastille, 02/06/2014

Après le triomphe de Werther, c’est avec impatience que le public parisien attendait cette nouvelle mise en scène de Benoit Jacquot pour l’Opéra Bastille. Inutile de dire que les billets de cette Traviata se sont vendus comme des petits pains, d’autant plus qu’il s’agissait également – autre fait marquant de la soirée – de la première apparition scénique de Diana Damrau en France, aussi incroyable que cela puisse paraître.

© Opéra national de Paris/Elisa Haberer
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À l’occasion de récentes interviews, Benoit Jacquot avait annoncé la couleur. Sa Traviata ne supporterait aucune relecture ou transposition : «La Dame aux Camélias aujourd’hui, je ne vois pas trop!», avait-il ainsi récemment déclaré. De fait, sa mise en scène est comme pour Werther d’apparence « classique » – et ce dit sans aucun jugement péjoratif. Elle s’articule autour de trois éléments, dont la majesté suffit à remplir l’immensité de la salle : un lit (au-dessus duquel trône fièrement l’Olympia de Manet, autre figure devenue mythique de la courtisane, avec un clin d’oeil dans la serviable Annina), un arbre (autour duquel une grande partie du 2e acte et de l’affrontement Violetta-Germont se nouera), et  enfin un grand escalier digne du palais Garnier. Avec peu de choses, sans esbroufe ni mépris pour le livret, il choisit ainsi d’illustrer de façon littérale l’action. Esthétiquement sublime, très juste dans la direction d’acteurs, Benoit Jacquot frappe une nouvelle fois très fort et nul doute que cette mise en scène de la Traviata, par sa qualité et son universalité, restera longtemps dans le répertoire de l’ONP. Un souvenir parmi d’autres : ce bouleversant début de 2e acte, où, avec quelques mouvements sous un arbre immense, Benoit Jacquot touche au sublime. A côté, plongée dans la pénombre, la joyeuse compagnie du second tableau est déjà prête à accompagner Violetta dans son funeste destin.

© Opéra national de Paris/Elisa Haberer
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Diana Damrau va sans doute faire de Violetta l’un de ses rôles fétiches. Avec le temps, sa voix a en effet gagné en profondeur et en maturité, sans jamais perdre l’éclat et la virtuosité des débuts. En outre, son exceptionnelle technique (quels aigus!) lui permet de venir à bout des « trois rôles » de l’héroïne, même si certains graves semblent difficiles à atteindre. En ce sens, la prestation de la soprano allemande est impeccable ce soir, pour ne pas dire éblouissante, même si un soupçon de stress se faire ressentir ci et là, première oblige. Damrau livre ainsi une exécution superbe de précision, jusque dans la moindre appogiature : magnifique Brindisi et brillantes vocalises du « Sempre libera », qui se clôt par un contre-mi bémol comme peu de cantatrices actuelles pourraient en donner un soir de première. A cette magnificence vocale s’ajoute un tempérament de feu. Diana Damrau, qui n’avait peut-être pas à ses débuts – comme beaucoup de ses consœurs – l’étoffe vocale de l’héroïne, donne tout, et arrive à bouleverser par l’incarnation purement théâtrale. Ainsi en témoigne un 3e acte toujours juste et bouleversant. Que manque-t-il alors à cette Violetta pour totalement nous faire chavirer ? Peut-être encore un rien de puissance, de lyrisme : le déchirant « Amami, Alfredo » du 2e acte a ainsi un peu de mal à arracher nos larmes. Damrau dresse finalement un portrait réussi et complet de l’héroïne, bien loin d’Anna Netrebko – plus directement touchante, mais moins précise – ou de Sonya Yoncheva – féline et lyrique, mais encore un peu empruntée scéniquement.

© Opéra national de Paris/Elisa Haberer
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Le ténor italien Francesco Demuro est un spécialiste du rôle d’Alfredo Germont, qu’il a déjà chanté un peu partout dans le monde (et ce n’est pas fini car il est attendu au cours des prochains mois dans ce personnage au MET, à la Fenice de Venise, à Madrid notamment !). Ce soir à Bastille, sa voix claire et lumineuse se marie avec merveille à celle de Damrau, d’autant plus qu’il est, comme pour elle, constamment impeccable de style et de précision. On l’a dit ici à maintes reprises : Ludovic Tézier est sans doute le meilleur baryton-Verdi du moment : inoubliable Posa dans Don Carlo à Munich, Paris ou Salzbourg, prestation mémorable dans la La Forza del destino à Munich aux côtés du couple Kaufmann/Harteros, etc. Son Germont de Bastille ne fait pas exception : projetant miraculeusement sa voix dans l’immensité de Bastille, domptant la ligne verdienne avec insolence, Tézier donne la chair de poule à chaque instant.

La direction de Daniel Oren est également un point fort de la soirée. Très attentif aux chanteurs et dirigeant de façon joliment nuancée, le chef éblouit par des rubati bien sentis et une battue très sensible. De plus, il met bien en valeur un Orchestre de l’Opéra pour une fois très investi, tout comme des chœurs enfin en place et intelligibles.

Le spectacle phare de la saison 2013/2014 de l’Opéra National de Paris tient donc largement ses promesses, et cette Traviata est promise à un bel avenir. Cette première a d’ailleurs accueilli une pléthore de peoples, de PPDA à Ségolène Royal ! Le spectacle sera repris dès la rentrée prochaine avec une distribution qui laisse sur le papier un rien perplexe (Ermonela Jaho en Violetta ?).

Magnifique Traviata à l’Opéra Bastille !
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