Le Trouvère à l’Opéra Bastille : Anna Netrebko pour l’éternité

Verdi – Il Trovatore
Paris, Opéra Bastille, 31.01.2016

Quand une représentation d’opéra vous scotche à votre siège du début à la fin, vous arrache larmes, cris d’enthousiasme et frissons, nul doute qu’il s’agit d’une soirée mémorable. Ce Trouvère tant attendu – qui marquait le grand retour d’Anna Netrebko à l’Opéra National de Paris après des années d’absence – a plus que tenu ses promesses.

Reine de la soirée, diva assolutaAnna Netrebko se joue avec insolence des difficultés du rôle de Leonora, qu’elle chante maintenant sur les plus grandes scènes. Elle affiche une projection toujours aussi bluffante et une voix au moelleux magnifique sur toute la tessiture : aucun chanteur n’a aussi bien habité l’immensité de Bastille qu’elle. Investie comme jamais, précise et attentive au texte comme elle ne l’est pas toujours, et avec des aigus à se damner, elle irradie littéralement la scène de sa présence. Quand, en fin de soirée, elle enchaîne, sans montrer le moindre signe de fatigue, les vingts minutes bouleversantes de sa grande scène (avec notamment un « D’amor sull’ali rose » magnifique) avec un ébouriffant duo avec le Conte di Luna, il faut se rendre à l’évidence : jamais Anna Netrebko, dans son plus grand rôle à ce jour, n’a aussi bien chanté.

Une soirée électrique

L’incandescence de la soprano russe semble ce soir tout emporter avec elle, à commencer par un trio de chanteurs absolument époustouflant. En Manrico, Marcelo Alvarez, clair, franc et solide, négocie avec panache le grand écart vocal demandé par le rôle, malgré un « Di quella pira » un peu précipité. Ludovic Tézier est un Conte di Luna, droit, autoritaire, superbe de ligne et dont les affrontements avec la Leonora de Netrebko donnent la chair de poule. Enfin, Ekaterina Semenchuk, au timbre magnifique, est une gitane brut de décoffrage comme on les aime. Elle se jette à corps perdu (graves poitrinés, suraigus lancés comme des flèches) dans le rôle déchirant d’Azucena. La direction de Daniele Callegari, manquant de dynamisme et de dramatisme, nous a en revanche déçu.

Face à de telles splendeurs vocales, la mise en scène d’Alex Ollé (du collectif la Fura dels Baus) est une réussite. L’Espagne du XVe siècle, ses châteaux, son bucher et autres nonnes y sont remplacés par les horreurs de la Grande Guerre, avec un imposant dispositif géométrique constitué d’énormes blocs de pierre qui montent et descendent du plafond. C’est habile, superbement éclairé et scéniquement impressionnant, même si le théâtre y est parfois absent et si les chanteurs y semblent parfois livrés à eux-mêmes.

Qu’importe la mise en scène de toute façon ce soir, c’est pour le quatuor vocal que le public venait, et il n’a pas été déçu. Cette représentation historique du Trouvère symbolise ainsi le renouveau de l’Opéra national de Paris depuis l’arrivée de son nouveau directeur. Il n’y qu’à voir : outre les stars réunies de soir, alternent en ce moment à Paris, Piotr Beczala et Elina Garanca (Werther), Pretty Yende et Lawrence Brownee (Barbier de Séville), en attendant d’ici la fin de l’année la venue d’Anja Harteros ou encore de Sonya Yoncheva. Anna Netrebko sera quant à elle de retour en 2016/2017 sur la scène de l’Opéra Bastille, probablement dans le rôle de Tatiana dans l’Eugène Onéguine de Tchaikovski.

Le Trouvère à l’Opéra Bastille : Anna Netrebko pour l’éternité
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